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par Franck Delorme
Ce n’est en 1953, vingt ans après sa disparition, qu’un monument en l’honneur du ministre Georges Leygues est inauguré à Villeneuve-sur-Lot, sa ville natale. Constitué d’une sculpture de Charles Despiau, l’ensemble est une remarquable synthèse de tous les genres de monuments, agrégeant les figures de la stèle, de la statue, du médaillon (dû à Raymond Martin) ou des fontaines.

Du monument
La France est parsemée de monuments commémoratifs. Par leurs dimensions, leurs formes, leurs matériaux, leurs dispositions, ils nous interpellent, ils nous narrent volontiers un fait, un événement, une vie de l’histoire locale ou nationale. Parfois trop symboliques, ils peuvent rester quelque peu hermétiques ou muets face à nos interrogations. Qui n’a pas été, un jour, arrêté dans sa marche par la rencontre inopinée avec une de ces stèles, une de ces plaques de marbre ou de bronze, une de ces statues ? Qui n’a pas cherché à décrypter les inscriptions, les signes gravés dont il attend qu’ils lui content quelque petite ou grande histoire ?
Il y a bien sûr les monuments dédiés aux morts pour la patrie – héros ou martyrs1 –, parfois grandiloquents, souvent modestes, toujours touchants. Il y a aussi les innombrables témoignages de souvenirs, d’hommages à des faits mineurs ou à des anonymes célèbres. Les communes, même les plus petites, honorent fréquemment et avec fierté ceux de leurs enfants qui se sont distingués dans la grande ou la petite histoire. Cette volonté se double parfois de la reconnaissance lorsque ces fils ou filles prodigues ont répandu, grâce à leurs succès et leurs réussites, des bienfaits sur la « petite mère patrie ».
Au détour des rues
Parmi tous ses enfants, Villeneuve-sur-Lot en a distingué un en particulier. Modeste bourgade des bords du Lot, elle s’enorgueillit d’avoir été le berceau d’un grand homme politique de la
première moitié du XXe siècle. Le promeneur, dans sa nonchalante balade à travers les rues de la bastide, comme nous le proposait Olivier Schilz2 en 1992, peut tenter de comprendre qui fut Georges Leygues.
Du pont neuf sur le Lot, celui de 1919, au théâtre municipal de1937, en passant par l’église Sainte-Catherine (1897-1937) et le monument de la guerre de 1870 du sculpteur Barrau (1895), les témoins ne manquent pas pour nous raconter quel grand mécène il fut pour sa ville natale. Ces édifices, il a contribué plus ou moins directement à les faire élever ─ bien qu’il ne fût jamais maire de Villeneuve-sur-Lot ─ en y consacrant une partie de sa fortune3.
Le passant qui arpente les rues de la vieille bastide, découvre sur les bords du Lot un monument un peu oublié des Villeneuvois parce que situé dans un lieu qu’ils ne fréquentent plus comme au temps où y siégeait la mairie. Ce monument a aussi sa propre histoire, mouvementée et héroïque.
De longue date
Georges Leygues est décédé le 2 septembre 1933 dans sa villa de Saint-Cloud. Après des obsèques quasi nationales avec honneurs militaires rendus tant au ministère de la Marine qu’aux Invalides où une messe est célébrée en l’église Saint-Louis, il est enterré à Villeneuve-sur-Lot. Un monument à sa mémoire a été inauguré le dimanche 18 octobre 1953 à Villeneuve en présence de nombreux officiels. La cérémonie a été ponctuée par le discours du président du Sénat, Gaston Monnerville4, et animée par la musique des Équipages de la Flotte. Le Villeneuvois Raymond Delvert5 a immortalisé cette journée. Ses photographies, prises lors de l’achèvement et de l’inauguration du monument, témoignent de l’état ancien quelque peu différent de l’actuel.
Pourquoi avoir attendu vingt ans pour honorer un tel personnage ? En fait, l’initiative de commémorer la mémoire de Georges Leygues ne vient pas de la municipalité, même si celle-ci y a vite adhéré. C’est en fait au plus haut de la société, c’est-à-dire, dans les sphères parisiennes, et sous l’impulsion de la famille, que la volonté de l’hommage s’est faite jour. Un premier comité pour l’érection d’un monument à Georges Leygues s’est constitué en 19386. Pour élaborer le projet, il fut fait appel à Charles Despiau, originaire des Landes, un des plus célèbres sculpteurs de l’époque7. Mais la guerre et le décès de l’artiste allaient perturber le déroulement des opérations.
Il fallut donc constituer un autre comité, composé de nouvelles personnalités, placé sous le patronage du président de la République Vincent Auriol8. Son secrétaire général était monsieur Grasset, ancien administrateur général des services civils de la Marine. En réalité, Jacques Raphaël-Leygues dirigeait toutes les actions, relayant ainsi les désirs de la famille.
Synthétique et symbolique
Dans un article de la revue Arts et Spectacles, on apprend que l’architecte Louis Süe fut choisi pour concevoir le cadre architectural de la Landaise de Despiau9. Il semblerait qu’au moins deux maquettes aient été élaborées. Une première est connue pour avoir été publiée dans la presse et dans un ouvrage sur Süe paru en 195210. Une seconde, conservée dans les archives de l’architecte, correspond à la version réalisée11. Les dessins sont peu nombreux. Les études concernent surtout l’emplacement du monument dans le square. Le projet définitif a dû être arrêté en juin 1953, comme l’indique un calque comportant des plans, des coupes et des élévations12.
Entre les différentes versions, les évolutions sont peu sensibles, comme si, dès le début, l’idée s’était imposée dans sa clarté et sa pureté. Ce monument a des allures de tombeau avec sa silhouette de pylône de temple égyptien, sa forme de stèle funéraire. Cette femme à l’air grave ne semble-t-elle pas se recueillir sur la tombe d’un cher disparu ? Assise sur la margelle, appuyée sur un bras, l’autre main reposant sur son genou, la tête légèrement levée, le regard perdu dans le lointain, aucune tristesse ni mélancolie ne trouble ses traits. Elle est venue tenir une conversation muette avec le défunt, sur sa vie passée et l’avenir de sa mémoire qu’elle cherche à lire dans le ciel.
Si la sculpture attire l’attention, elle ne fait pourtant pas à elle seule l’intérêt de la composition. L’ensemble est une remarquable synthèse de tous les genres de monuments, agrégeant les figures de la stèle, de la statue, du médaillon, des fontaines. Chacun de ces éléments pourrait constituer à lui seul un mémorial. Surtout, les fontaines donnent un caractère édilitaire à la création en souvenir des bienfaits du défunt. Le monument est aussi abondamment agrémenté d’inscriptions, surtout des citations de Georges Leygues, ce qui n’a pas manqué d’inquiéter l’architecte qui les trouvait « beaucoup trop longues, pas lapidaires, difficiles à ramasser13 ». L’homme illustre est représenté de profil dans un médaillon de bronze dû au ciseau de Raymond Martin14.
Urbanité
Le choix de la place de l’hôtel de ville s’est fait à la demande de la famille de Georges Leygues. Dans un premier temps, la place de l’Amiral-Courbet avait été retenue « tant en faveur de la beauté des rives du Lot que de la proximité de la maison natale […], emplacement qui avait été choisi par Charles Despiau lui-même lorsqu’il était venu à Villeneuve15 ». Mais, sur les conseils de Louis Süe, la famille décide d’obtenir auprès de la mairie un nouvel emplacement « plus à l’échelle de ce monument » et aussi plus stratégique16.
En 1954, pour prolonger l’hommage, la municipalité de Villeneuve décide de créer un square pour mettre en valeur le monument. Louis Süe est alors de nouveau sollicité, toujours sur les recommandations de la fille de Leygues, madame Lucien Raphaël17. Bénéficiant d’une grande réputation, elle n’a aucune difficulté à faire accepter ses différentes demandes.
Comme tout lieu urbain, l’environnement du monument a subit de nombreuses vicissitudes. L’aliénation de l’ancienne mairie et la privatisation d’une partie de la place au devant ont coupé l’accès principal au square. Délaissé par les habitants, l’espace est devenu le terrain de prédilection où s’ébroue la gente canine avec les inévitables mauvaises surprises que son émancipation réserve. Les fontaines se sont taries et transformées en bacs à fleurs à l’air un peu triste et désuet. Le lieu retrouvera-t-il un jour une physionomie digne du monument et de la mémoire de celui qu’il honore ?
Portraits
Georges Leygues
Villeneuve, 26 octobre 1857 ; Saint-Cloud, 2 septembre 1933
Avocat, il se consacre rapidement à la politique en devenant député de Villeneuve en 1885 (jusqu’à son décès). Il sera successivement ministre de l’Instruction publique (1894-1895 et 1898-1902), de l’Intérieur (1895), des Affaires étrangères (1920-1921). Après une traversée du désert de 1906 à 1917, il est nommé à plusieurs reprises ministre de la Marine. A cette fonction, il est à l’origine de la promulgation du Statut naval en 1920, point de départ de la reconstitution de la flotte nationale.

Charles Despiau
Mont-de-Marsan, 4 novembre 1874 ; Paris, 28 octobre 1946
Inscrit dans l’atelier de Barrias, il délaisse assez vite l’Ecole des Beaux-arts, en devenant praticien de Rodin, puis en se formant auprès du bordelais Lucien Schnegg, autour de qui gravite un cercle d’artistes indépendants. De cette « bande à Schnegg », comme la nomme en 1913 le critique Louis Vauxelles, fait également partie Robert Wlérick. Les deux sculpteurs seront réunis après leur disparition dans le musée que Mont-de-Marsan leur a consacré. Avec Landowski, Despiau incarne un courant novateur en opposition à l’académisme. Il aura une prédilection pour la figure féminine.
Louis Süe
Bordeaux, 14 juillet 1875 ; Paris, 7 août 1968
Petit neveu de l’écrivain Eugène Süe et né au sein d’une famille de négociants en vins, Louis étudie à l’Ecole des Beaux-arts dans l’atelier de Victor Laloux. Il fréquente la compagnie de nombreux peintres : Bonnard, Derain, Dunoyer de Segonzac… Après la guerre de 1914, il s’associe avec le décorateur André Mare avec lequel il fonde la Compagnie des arts français consacrée à la production de meubles, papiers peints, tapisseries, orfèvrerie et céramiques. Après l’exposition internationale des arts décoratifs de 1925, Süe poursuit seul sa carrière en réalisant de somptueuses villas et résidences pour d’importantes personnalités comme les couturiers Jean Patou, Paul Poiret, Thérèse Paquin et l’actrice Jane Renouardt.
Raymond Delvert
Paris, 9 juin 1914 ; Villeneuve, 11 janvier 1992.
Il découvre la photographie à l’âge de 18 ans grâce à son premier appareil offert par ses parents. A 24 ans, il se prend de passion pour l’aviation lors d’un meeting aérien au Bourget. Ces deux passions fulgurantes vont s’associer pour faire de lui un pionnier de la photo aérienne. Mais il se forme d’abord chez Léon Lacroix, photographe à Bordeaux, puis chez le prestigieux Marco Pillot avant de passer rapidement chez Puytorac.
En 1943, il s’installe à Villeneuve. Sa très rare spécialité de pilote-photographe lui assure les commandes de Kodak et de l’éditeur de cartes postales Combier qui lui fournissent des avions. Il couvrira la presque totalité de la France et inventera ainsi l’aéro-pédagogie.
Remerciements
L’auteur tient à remercier Hélène Lagès, responsable des archives municipales de Villeneuve-sur-Lot pour son accueil chaleureux et son aide pour dénicher toutes les informations.
Notes
1. Annette Becker, Les Monuments aux morts : mémoire de la Grande Guerre, éditions Errance, Paris, 1988. Pour le contexte local, on renverra à l’étude de Ludivine Alégria : Les Monuments aux morts dans les Landes, coll. Les Guides de l’Aquitaine, éd. Le Festin, Bordeaux, 2004.
2. Voir l’article d’Olivier Schilz, « Villeneuve-sur-Lot, visite guidée », Le Festin, n° 11, 1992, pp. 60 à 67.
3. Nous invitons le lecteur à consulter l’ouvrage que son petit fils, Jacques Raphaël-Leygues lui a consacré : Georges-Leygues, le père de la marine : ses carnets secrets de 1914 à 1920, éditions France-Empire, 1983. Raphaël-Leygues, Jacques (1913-1994) est le petit-fils de Georges Leygues, il a été diplomate, commissaire général de la marine, maire de Villeneuve-sur-Lot de 1955 à 1974, ancien député, président de la société des poètes français en 1981.
4. Voir les discours rassemblés par la société des amis du Président Gaston Monnerville sur le site du Sénat : www.senat.fr.
5. Ses clichés sont aujourd’hui conservés par le musée du moulin de Gajac à Villeneuve. À la Cité de l’architecture et du patrimoine, un petit fonds concerne son travail pour l’entreprise Boussiron. Sur Raymond Delvert, voir l’article de Pierre Bardou, « Un festin d’images : Raymond Delvert (1914-1992) », Le Festin, n° 12, 1993, pp. 40-49.
6. Ce premier comité, placé sous le haut patronage du président de la République Albert Lebrun, comprenait Édouard Daladier, président d’honneur, Édouard Herriot, président, André Fallières et l’amiral Darlan, vice-présidents.
7. Sur ce sculpteur, on peut lire : Charles Despiau. Hommage à Baudelaire, catalogue de l’exposition éponyme au musée des beaux-arts de Bordeaux, éd. Le Festin, 2005, 102 pp. Odette Dupeyron, la cousine par alliance de Charles Despiau, a notamment posé pour une figure de Landaise assise qui fut reprise pour le monument de Villeneuve.
8. Ce nouveau comité a pour présidents d’honneur Édouard Herriot et Gaston Monnerville, et comme membres de nombreux militaires.
9. Simone Kapperer, « Le monument de Georges Leygues à Villeneuve-sur-Lot », Arts et Spectacles, n° 399.
10. Une photographie d’une maquette du monument est publiée dans l’ouvrage de Waldemar Georges, Louis Süe, éditions Art et Industrie, 1952.
11. Le fonds d’archives de Louis Süe est conservé aux Archives d’architecture du XXe siècle à la Cité de l’architecture et du patrimoine.
12. Dans les archives de l’architecte, sous les cotes 30 IFA 141/01-03, on trouve une étude en perspective, un plan au sol du monument et un calque (daté du mois de juin 1953). Datées du 30 juillet 1953, des élévations sont conservées aux archives municipales de Villeneuve sous la cote 1 GL 13 (archives Georges Leygues carton 13).
13. Louis Süe en 1953 dans une note à son neveu Olivier, cote 030 Ifa 30/141, fonds L. Süe, Archives d’architecture du XXe siècle.
14. Raymond Martin (1910-1992), sculpteur disciple de Robert Wlérick avec qui il obtient la commande de la statue du maréchal Foch pour la place du Trocadéro. Il est également l’auteur du monument à la mémoire du général Leclerc, porte d’Orléans à Paris (1969).
15. Lettre de Madame Lucien Raphaël au maire de Villeneuve en date du 18 novembre 1952, AM Villeneuve, 12 M 1.
16. Lettre de Madame Lucien Raphaël au maire de Villeneuve en date du 1er juin 1953, AM Villeneuve, 12 M 1.
17. Lettre de Madame Lucien Raphaël à Monsieur R. Rieus, maire, en date du 18 décembre 1953, AM. Villeneuve, 12 M 1. L. Süe avait donné un avant projet d’aménagement de la place en septembre 1953. Le maire lui écrit le 26 décembre 1953, au nom du conseil municipal pour lui demander de se charger de l’aménagement des abords.























