Camelot Zeitung 1
25.05.2010
Auteur: 
La Servante (modeste contribution) par Françoise Colomès

Merlin ou la terre dévastée

Au TnBA en clou de la saison le spectacle monument de Tankred Dorst Merlin ou la terre dévastée est la sortie publique de la promotion ESTBA.

 

Qui ne porte en soi le souvenir de la légende arthurienne ? Même sans en avoir lu les textes médiévaux, de Chrétien de Troyes à Malory ou Wolfram von Eschenbach, tout Européen a dans son patrimoine imaginaire l’histoire des chevaliers de la Table Ronde et le monde féérique de Merlin et de la fée Morgane. Livres de l’enfance, dessins animés, jeux vidéo, séries télévisées et sites Internet ont répandu une vulgate édulcorée, et le cinéma s’est tôt emparé de la légende : entre diverses adaptations hollywoodiennes, les années 70-80 donnaient coup sur coup, autour du flamboyant Excalibur de Boorman, les versions de Rohmer, Bresson… et le parodique Monty Python Sacré Graal. Mais sur les scènes françaises nul ne s’est avisé de sortir de l’oubli les réécritures  de Cocteau, de Gracq, sur qui pesait au sortir de la guerre certain soupçon de  wagnérisme. Seul Maréchal s’est attaqué au monumental Graal Théâtre de Roubaud-Delay sans pouvoir en faire le festival rêvé. Les Anglais sont aussi probablement passés à côté de la grande pièce post-brechtienne de John Arden, The Island of the mighty, qui fut un four retentissant.

Place donc à celle de Tankred Dorst, créée en 1981, et qui depuis la traduction de René Zahnd a connu  en France plusieurs mises en scène, toutes des réductions de l’œuvre gigantesque (douze heures à l’origine).Un enjeu formidable pour un collectif d’acteurs : aux prises avec le monstre, les jeunes formés dans l’école du TnBA s’emparent de cette chose énorme avec une extraordinaire vitalité. Fantaisie héroïque, passions, combats et cabaret, tous les genres se mêlent et ils les servent de tous leurs talents de comédiens, chanteurs et danseurs. C’est une gageure, en trois heures, que de donner à chaque scène sa couleur, à chaque comédien sa partition ou ses petits rôles à silhouetter vivement sans perdre les lignes de force.
Qui tire les ficelles du jeu ? Merlin sans doute, metteur en scène pris entre la prédestination et l’envie d’intervenir, lui-même partagé entre sa double nature de fils du Diable et de femme, et finalement absent, pris dans les rêts de sa nymphe Viviane, pendant que l’aventure va tourner au désastre.
Merlin joue et erre lui-même. Tapi dans l’ombre, roulé en boule qui brusquement tombe en plein milieu (Merlin est un oiseau, une brume...) ou encore déguisé en mère maquerelle, inquiet et agacé de l’indépendance de ses créatures, il n’évite pas la farce qui fait ricaner son père. Petits ridicules autour de la Table Ronde, vaudeville amoureux, grotesque érotique: les chevaliers sont humains, trop humains, la cour se désagrège quand enfin est lancée la grande idée de la quête. Nous savons bien que l’un après l’autre ils se perdront en route, et d’abord les parangons de la chevalerie, Gauvain trop aimé des dames dans les délices du Château de la Merveille, et Lancelot le chevalier français aux sentiments si compliqués dans la confusion et la culpabilité. Perceval un temps paraît être l’Elu, échoue aussi. Paraît enfin Galaad le Pur…
Alors bascule le récit. Tandis que l’Elu tout blanc, le danseur fol de Dieu, au vrai fort inquiétant d’inhumanité, va  son chemin vers les glaciers, Mordret le bâtard accumule trahisons et tortures gratuites, suivi de sa bande de dégénérés.Les jalousies, la perte de Guenièvre, le combat des champions Lancelot et Gauvain, la guerre totale enfin, suivent assez fidèlement la légende, et le final ne laisse plus de vivant sur le champ de carnage que Kaï le fidèle, contraint à son corps défendant par Arthur de jeter au fond des eaux l’épée magique Excalibur.
Ainsi se clôt l’aventure chevaleresque tandis que Merlin a disparu hors du temps de l’histoire. Pourtant à la fin (du spectacle) reviennent les dieux païens : tout ce qui a commencé comme une entrée de clowns se termine par un masque d’esprits malicieux. Les morts se relèvent, car nous sommes au théâtre, avec ici Merlin pour ordonnateur – un parti qui n’est pas sans rappeler les Variations Goldberg de Tabori (autre relecture décapante, de l’histoire biblique, dont le metteur en scène était Dieu en personne)

Le plus difficile n’est pas de se repérer dans la légende, malgré l’entrecroisement des destins et la multiplicité de figures secondaires (90 personnages chez Dorst) et même s’il faut entrer dans le jeu d’une écriture distanciée et toute en ruptures. Autrement complexe est le traitement du mythe dans la pièce. On entend bien les bribes d’un récit canonique des origines du Graal, de l’histoire du Roi Pêcheur dont la vision passe devant Perceval, de la terre gaste. Les signes miraculeux sont évoqués par les chevaliers dans leur retour de la quête, funèbre comme un après-Stalingrad : le sang qui pleut du ciel sans nuages, la coupe flottant dans les airs, le champ de roses dans la neige, mais aussitôt mis en soupçon comme indices de leur profonde confusion.
Comment peuvent retentir la mystique de von Eschenbach  et celle de Wagner chez un Allemand qui a vécu l’effondrement du Reich de Mille Ans ? Encadrant l’œuvre de Dorst il y a les deux films maudits de Syberberg, Hitler un film d’Allemagne et Parzival : chez l’un et l’autre la volonté d’explorer ces mythes fondateurs pour écrire une biographie collective de l’Allemagne. Combien d’interrogations sur cet « ordre nouveau » dont rêvait Arthur ?  Sur la génération sans foi ni loi de Mordret qui piétine les idéaux des vétérans ? Sur cette rune dans le ciel, «chantée» en lied romantique ? Sur la rencontre mystérieuse, tout en haut du glacier, de Galaad le Pur et de Perceval qui disparaît ensuite ? Comment ne pas penser à la fin de cet Otto Rahn chargé par Himmler de retrouver le Graal à Montségur et « suicidé » dans les neiges ? A l’escalade dans le crime et la perversion des Essenbeck dans Les Damnés ? Alors le sang et l’élection se chargent d’autres sens, et la terre gaste apparaît comme ce paysage ravagé de la « mère blafarde» dont Dorst dans sa jeunesse a pensé que jamais elle ne se relèverait.
D’autres strates apparaissent dans l’histoire revisitée du XXe siècle. Des batailles, des décombres, des utopies et des désillusions chaque génération allemande en a connu. Dans le prologue formidable d’ironie le Diable fait défiler devant son fils tout juste né passé et avenir,  la «grande époque» des hommes qui brûlent dans les fours, et s’énerve de le voir entêté de sa première vision «égalitaire». Démocratie et pacifisme échoueront, la «juste cause» d’Arthur se perd dans le désenchantement de toutes les valeurs.
Un thème nihiliste parcourt l’acte final intitulé Naufrage : qu’est-ce que l’homme ? Quel est ce Rien qui règne, faisant que nous sommes nés pour rien, que ce que nous aimons n’est rien, ce en quoi nous croyons n’est rien, et que les genoux nous plient quand nous l’envisageons ? Interrogation shakespearienne, qui se conclut cependant par un «  et je suis encore là ».

C’est un grand Théâtre du Monde, dans l’espace vide ou presque du plateau, celui qui suffit bien à Shakespeare, Calderon ou Claudel – non pas le O de bois mais le cercle à la craie – avec pour seul dispositif fixe un mur de portes et de loges qui sert d’appui à chaque prise de rôle.  A la musique de donner toute la couleur, Wagner en tête bien sûr mais une partition très large du XVIIe au XXe et des compositions originales. Ainsi va le spectacle, loin de toute hypnose, de ruptures en discordances, se jouant successivement d’un registre «viscontien», de l’allégresse d’un «musical», d’une entrée de «droogs» façon Orange mécanique, et du gothique, et du cartoon…  Frôlant un kitsch parfaitement assumé, le spectacle restitue malgré la suppression forcée de tant d’intermèdes drolatiques, toute la dimension grotesque.

Le monde est une terre dévastée, l’âme humaine une forêt obscure, et c’est ce que le théâtre affirme, mais avec ses tours de passe-passe, et on en jubile…

 

A voir
Spectacle de la première promotion ESTBA, dirigée par Nadia Fabrizio et Dominique Pitoiset
TnBA, salle Vauthier, du 26 mai au 4 juin (20h)
Cartoucherie de Vincennes, Théâtre de l’Aquarium, du 1 au 4 juillet (Festival des Ecoles de Théâtre)

Pour en savoir davantage
Sur les jeunes comédiens de l’ESTBA, lire la rubrique Entractes du Festin 73, Treize vers le Graal
Sur leurs personnages, lire le Camelot Zeitung qui suit, le Who’s who de la Table Ronde…

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