
Vincent Poussard
Cuisinier de la République
De l'Élysée aux fourneaux du Sud-Ouest
Joël Raffier - 304 pages - 22 €

par Matteo Bandello | Nouvelle publiée en décembre 1990, dans Le Festin n°5 (article de Michel Simonin)
"Une jeune amoureuse enivre sa vieille gouvernante et retrouve son amant pour prendre avec lui plaisir amoureux"

Il y eut autrefois dans ma patrie un fils du podestat. Jeune homme fort beau et très aimable, qui tomba amoureux de la fille d'un de nos gentilshommes, et qui sut si bien faire et si bien dire qu'elle s'en aperçut et ne dédaigna pas de lui rendre la politesse, en l'aimant de tout son cœur. Leur seul désir était de pouvoir se trouver ensemble. Et bien que la difficulté fût très grande, l'un et l'autre ne cessaient de penser à tout ce dont ils pourraient tirer profit ; et la jeune fille surtout, qui était âgée de quinze ans, aiguisait son esprit pour essayer de trouver un moyen. Tandis qu'ils cherchaient une solution, il advint que, certaines noces devant être célébrées au temps joyeux du Carnaval, le père de la jeune fille y fut invité trois jours avant toute la maisonnée. Pensant que la chance lui indiquait et lui ouvrait la voie du bonheur, elle feignit de se sentir un peu fatiguée. Aussi le jour des noces son père la confia à une vieille servante. Comme elle avait pensé que les choses iraient ainsi, elle avait adressé une lettre à son amoureux pour l'aviser de ce qu'elle voulait qu'il fit. Son père possédait dans ses caves quelques tonneaux de vin de Monlia, un vin blanc aussi doux que le miel. La jeune fille dit à la vieille : – Ma mère, les nôtres sont allés à la noce. Je ne veux pas que vous jeûniez. Il y a ici de la viande et d'autres mets ; je veux que vous fassiez des grillades de porc, que vous buviez du bon vin blanc et que nous soyons de bonne humeur. Moi, je me contenterai de mon petit poulet et d'un peu de vin avec de l'eau. – La vieille qui aimait beaucoup le bon vin, comme la plupart des vieux, se mit à rire et dit que c'était très bien, d'autant plus que, quand messire était à la maison, elle ne pouvait jamais boire et même pas goûter la moindre petite larme. Elles déjeunèrent ensemble. La vieille trouvait le vin blanc très bon et comme elle mangeait une grillade très salée, elle en engloutit plus de sept grands verres sans y mettre une goutte d'eau. Le déjeûner n'était pas terminé qu'elle se mit à approuver tout ce que disait la jeune fille. Elle ne pouvait plus tenir sa tête droite, car les vapeurs du vin troublaient son esprit. Vaincue par le sommeil, elle ne tarda pas à rouler sous la table. Voyant son projet réussir, la jeune fille pour être plus sûre, tira le nez de la vieille dame endormie, la pinça fortement et la secoua ; mais en vain. Alors elle s'approcha d'une fenêtre et attendit que son amant se montrât. Celui-ci, conformément à l'ordre qu'il avait reçu par écrit, apparut et, ayant vu le signe qu'il attendait, par un jardin situé derrière la maison, il parvint jusqu'à son amoureuse qui l'accueillit tendrement. Alors ils échangèrent de doux et innombrables baisers et s'étreignirent plusieurs fois très amoureusement. La jeune fille montra à son ami à quel anneau la bonne vieille avait attaché son âne ; et ne voulant pas laisser perdre une aussi belle occasion ils se retirèrent dans une chambre, où le jeune homme, après une faible résistance, se donna plaisir amoureux avec sa belle. Comme ils ignoraient quand l'eau viendrait encore à leur moulin pour leur permettre de moudre ainsi en tranquillité, ils continuèrent à moudre délicieusement aussi longtemps que le jeune homme eut des grains dans son bissac, au grand plaisir des deux partenaires. Le soir venu, la bonne vieille qui n'avait pas cuvé son vin, sommeillait encore. Alors, pour mettre un peu de grain dans le bissac, les deux amants firent un grand repas arrosé de vin blanc. Puis pour ne pas perdre de temps, ils se remirent à moudre et je crois qu'ils prirent leurs dispositions pour pouvoir se rencontrer à nouveau. Quand enfin le jeune homme jugea que le moment était venu de s'en aller, dans la nuit noire et par le chemin qu'il avait emprunté pour entrer, il sortit de la maison et partit tout content, laissant son amoureuse dans la joie.
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