
Vincent Poussard
Cuisinier de la République
De l'Élysée aux fourneaux du Sud-Ouest
Joël Raffier - 304 pages - 22 €

par Pierre Tucoo-Chala | Article publié en juin 1997, dans Le Festin n°22
L'histoire du Gassion à Pau est liée à l'extraordinaire ascension de l'intrépide Lafourcade. Car ce jeune Béarnais, d'origine paysanne, finit par se retrouver à la tête d'un véritable empire hôtelier dont le plus beau joyau fut édifié, en front de montagne, pour la gentry des curistes. Voici déroulé pour nous le tapis rouge qui nous fait revivre les plus belles heures de ce somptueux palace.
De la Monarchie de Juillet au début de la Première Guerre mondiale, passant de l'ère de la diligence à celle du chemin de fer, les stations climatiques, balnéaires et thermales d'Aquitaine ont vu affluer une clientèle aisée, souvent même fort riche, originaire de la région parisienne ou venue de l'étranger. Ce flux touristique a entraîné la construction de nombreuses magnifiques villas qui suscitent de nos jours l'intérêt des historiens d'art et des urbanistes mais également une floraison étonnante d'hôtels de luxe qui marquent encore notre paysage urbain. L'étude de ces palaces reste à faire et se heurte à une difficulté majeure : l'absence d'archives permettant de reconstituer leur histoite et de suivre le flux de leur clientèle. Quelques épaves documen- taires ayant échappé à la destruction, des récits de voyageurs, des informations publiées dans la presse destinée aux "Étrangers" permettent d'esquisser ce que fut le destin d'un des plus célèbres palaces de la Belle Époque, l'hôtel Gassion, à Pau.
Ce palace fut inauguré le 20 novembre 1872 et doté d'une aile complémentaire face à l'église Saint-Martin, en 1878. Il en coûta 2 millions de francs-or à son créateur, Jean Lafourcade-Camarau. Il était né le 18 juin 1818, aîné d'une famille nombreuse – huit enfants – et modeste d'un petit paysan de Simacourbe, près de Lembeye, dans le Vic-Bilh béarnais. Il aurait du prendre la succession paternelle mais la ferme fut vendue pour dettes en 1834. Âgé de 16 ans, aussi courageux qu'entreprenant, le jeune Jean partit à Paris pour tenter d'y gagner sa vie. Il entra au service d'un personnage d'importance, l'économiste de Butenval, disciple de l'école libérale de Cobden et de Bastiat, qui dut manifester de la sympathie pour ce jeune homme à l'esprit ouvert, type même du cadet de Gascogne du 19e siècle. Suivant un modèle courant, Lafourcade-Camarau épousa une Champenoise, Stéphanie Cornet, la "femme de charge". Économisant sou à sou, il eut alors pour grande ambition de racheter, morceau par morceau, l'exploitation de Simacourbe. Dès 1840, ce rachat commence et trouve son point d'aboutissement en 1847, grâce à un versement de 4545 francs ; son père et ses frères réintégrèrent le domaine familial. À cette date, un acte notarié nous apprend qu'il est "maître d'hôtel du Ministre de France au Brésil". En effet, désireux d'accroître les relations commerciales avec ce pays, Guizot a nommé de Butenval à ce poste car il avait déjà réussi dans une tâche comparable à Constantinople.
La mission de Butenval s'acheva en avril 1849 car la IIe République ne le maintint pas en fonction et il regagna la France. Les Lafourcade-Camarau, au contraire, restèrent à Rio si bien qu'un acte notarié du 5 novembre 1853 les signale comme "commerçants" dans la capitale du Brésil où ils avaient commencé à faire fortune. Fort bien renseigné par sa position à l'ambassade, Lafourcade avait appris que la ville allait se doter d'un nouveau centre vers le sud ; il y acheta à bon compte un terrain au Largo de Cattete au moment où le quartier de Copacaba prenait forme. Il y fit construire un "Hôtel des Étrangers", bientôt complété par un autre, ouvert sur les plateaux dominant la ville. Afin d'approvisionner ses hôtels, il se lança dans le commerce des vins de Champagne, Bourgogne, Bordeaux et, de fil en aiguille, dans l'import-export : café, cacao, sucre, en relation avec des maisons bordelaises.
La réussite leur permet déso
rmais d'occuper des cabines de première classe dans les navires pour venir assez régulièrement en France en passant par New-York et Southampton. En 1857, ils sont à Pau pour affaires. Il vend à un épicier pour 3876,20 francs de tapioca et de café, fait expédier au Brésil une centaine de jambons achetés à Bordes et surtout donne un dîner de gala pour l'inauguration d'une belle maison qu'il venait de faire construire par un architecte palois réputé, Dumoulou, maison qui existe toujours, dominant le petit square orné de la Femme au puits, de Gabard, face au lycée Saint-Cricq. À Simacourbe, il joue au coq de village, prête de l'argent à des agriculteurs en difficulté, paie la rénovation de la chapelle de la Vierge à l'église.
Leur aisance devient opulence entre 1857 et 1865. Par exemple, dans leur résidence paloise, les meubles sont en acajou massif de Cuba, les flambeaux de cristal et de bronze, des gravures évoquent Rio, New York, Châlons-sur-Saône, ville natale de Madame ; les visiteurs peuvent admirer un portrait du maître de céans. Ils achètent un appartement à Paris, rue de la Michodière, fréquentent les spectacles. Le 29 avril 1862, ils vont de Paris à Bordeaux par le chemin de fer avec leurs deux domestiques. Lafourcade prépare le mariage d'un de ses cadets auquel il octroie 5000 francs, fait installer un billard dans la maison natale de Simacourbe. Il devient conseiller municipal à Pau, actionnaire de la Société du Théâtre et de la Compagnie du gaz qui vient de s'installer pour assurer l'éclairage public dans la ville. C'est alors qu'il conçut l'idée de compléter son empire hôtelier par l'ouverture dans la capitale du Béarn d'un palace dont le besoin se faisait sentir car le seul Hôtel de France, près de la place Royale, ne suffisait plus pour satisfaire une riche clientèle à une époque où l'essor de la station climatique était remarquable.
Lafourcade avait repéré un endroit admirablement bien placé pour implanter son hôtel de luxe. Le chemin de fer était arrivé à Pau en 1862 et la gare sise sur les bords du gave, au pied de la terrasse où se trouvait la place Royale. Un boulevard du Midi, construit en encorbellement entre cette place Royale et la grille d'entrée du château, était en cours d'achèvement. Il s'agissait d'une promenade horizontale permettant, plein sud, aux valétudinaires de plus en plus nombreux à venir soigner leur poitrine en séjournant à Pau en hiver avant de gagner les stations thermales l'été, de prendre le soleil. Entre le Vieux Palais et l'église Saint-Martin, également en construction, se trouvait un imposant bâtiment qui avait été, sous l'Ancien Régime, l'hôtel particulier de la puissante famille béarnaise des Gassion. Dégradé, il avait été transformé en prison et appartenait au département. Comment Lafourcade mena-t-il les négociations, de quels appuis disposa-t-il ? Toujours est-il que le 7 décembre 1867, le préfet lui céda une superficie de 2070 m2 pour 200 000 francs comptant. Dans les mois qui suivirent Lafourcade racheta pour 150 000 francs des parcelles et immeubles voisins lui donnant l'entière maîtrise du sol entre le square Saint-Martin et le Vieux Palais.
Nous ne connaissons pas le nom de l'architecte auquel il confia le soin de mettre en pratique sa conception d'un véritable ensemble constituant, avant la lettre, un complexe de loisirs. Les vastes sous-sols furent aménagés pour recevoir d'énormes chaudières à charbon fournissant en eau chaude les cuisines et les entrepôts. Au rez-de-chaussée se trouvait un jardin d'hiver-salle à manger donnant sur le boulevard, agrémenté de palmiers, ainsi cpie des salles spécialisées où les malades disposaient des eaux thermales pyrénéennes pour leurs gargarismes et ablutions. L'étage noble était un centre de loisirs avec un casino comprenant une vaste salle de bal et de concert, une salle de billard, un salon de lecture, un fumoir, diverses pièces de jeux et de réunion. D'immenses cheminées en marbre des Pyrénées étaient ornées d'un écusson avec les initiales du maître de céans : L C, Lafourcade Camarau. Deux étages offraient des chambres, les combles logeant le personnel de service de l'hôtel ou les serviteurs qui accompagnaient les clients les plus fortunés. L'ensemble donnait vers le nord sur une cour intérieure où pénétraient les voitures avec les indispensables écuries et remises. Comble de la nouveauté, un ascenseur hydraulique – véritable rareté alors – permettait d'accéder à tous les étages et une salle abritait le terminal d'un télégraphe. De nombreuses glaces, éclairage au gaz, des tapis et des tableaux, tout concourait à faire du Gassion une demeure princière. Le succès fut immédiat et le bal inaugural au profit des réfugiés d'Alsace et Lorraine fut si brillant que Le Mémorial des Pyrénées conclut ainsi un papier enthousiaste : "M. Lafourcade n'a pas reculé devant les fortes dépenses que nécessitait l'installation d'un casino. Il a compris qu'un lieu de réunion et d'agrément était indispensable dans un hôtel aussi somptueux qui renferme déjà un grand nombre de familles richissimes, anglaises et américaines, et qui a l'honneur de compter parmi ses hôtes M. le duc de Montebello."
Lafourcade faisait régulièrement paraître cette publicité dans la presse : "Grand Hôtel Gassion. Aménagement et service anglo-américain. Hôtel de famille. On parle toutes les langues. Ascenseur hydraulique desservant tous les étages. Service spécial de voitures dans l'hôtel pour les stations thermales. Voitures de luxe en tous genres pour promenades." En 1879, il fit éditer un petit guide et dévoila un perfectionnement nouveau : "Le service est assuré par un personnel considérable parlant toutes les langues en usage dans la grande station hivernale des Pyrénées, notamment l'anglais, l'espagnol, le portugais, le hollandais, l'allemand, le russe. Un appareil électrique met en communication tous les appartements avec la loge du concierge lequel transmet immédiatement aux domestiques spé- ciaux de tel étage le numéro de l'appartement où les ordres doivent être donnés." Le Cercle Gassion "où règne une discipline sévère" n'acceptait qu'une clientèle triée sur le volet, déjà admise dans les cercles les plus huppés de Paris, Londres, Madrid et Berlin ; une liaison permanente avec l'agence Havas était assurée pour eux. Le Journal des Étrangers permet une approche statistique pour la saison 1878-1879. Sur 6000 hivernants qui passèrent de quelques jours à plusieurs semaines dans une ville qui n'avait que 2000 habitants, 1760 descendirent au Gassion. Cette clientèle se décomposait ainsi : 1049 Français, 301 Anglais, 109 Espagnols, 96 Américains du Nord, 57 Belges, 32 Russes, 27 Suisses, 26 Allemands, 20 Hollandais, 15 Autrichiens, 10 Suédois, plus quelques Polonais, Brésiliens, Hongrois, Roumains, Italiens, Danois. Lafourcade eut l'honneur de recevoir le prince royal de Suède, Oscar, qui, satisfait, descendit quelques années après à l'Hôtel des Étrangers que tenait, à Rio de Janeiro, le frère de Lafourcade.
Parmi les Russes, notons : princesse Kougouchef, comte et comtesse Sherbakoff. Nous ne connaissons pas le prix des chambres mais il en coûtait 6 francs pour un dîner alors que dans une pension de classe, à la même époque, la pension complète était de 7 francs. Voici le menu du dîner du 5 janvier 1879 : potage Bagration, turbot sauce aux huîtres, poulardes demi-deuil, roastbeef nivernaise, pluviers sur croustade, salade à la moëlle, glaces diplomate, madeleines de Commerçy, dessert ; plus les vins à la carte.
Le casino permettait à Lafourcade d'attirer au Gassion une riche clientèle de non résidents. Il y avait tout d'abord plusieurs fois par semaine des concerts symphoniques avec 35 musiciens dirigés par Charles Constantin, venu de l'Opéra-Comique à Paris, inscrivant au programme non seulement Mozart et Beethoven mais également Wagner, Verdi, Gounod, Saint-Saëns. Il y avait aussi chaque année le "must" de la saison paloise, le Batchelor Bal, le Bal des célibataires, en fait l'équivalent du bal des débutantes qui attirait l'élite des hivernants.
En 1875, l'humoriste-caricaturiste Bertall descendit au Gassion dont il apprécia le luxe, multipliant les dessins du maître de céans et de ses clients. Plus tard, en 1890, un membre de l'aristocratie de Boston décrivit ainsi le Gassion: "Il a coûté 400 000 dollars. Un ascenseur muni de coussins nous monte à nos chambres qui se révèlent anormalement grandes, chacune ayant son cabinet de toilettes. Les murs de couleur foncée sont assortis avec les tapis épais et moelleux. L'ameublement est en acajou sculpté et ciré : il y a des penderies, des coiffeuses, un bureau, un canapé, une énorme table ronde ; des fauteuils capitonnés tapissés de soie damassée et, enfin, comble de l'attention, un prie-Dieu. Les lits sont comme des lits d'apparat aux couvre-lits et aux baldaquins de tissus satiné. Des rideaux de soie et dentelle encadrent les fenêtres laissant appataître des balcons individuels... Le bâtiment est entièrement en pierre grise avec des tours et des tourelles aux quatre coins... Le tout ressemble moins à un hôtel qu'à une résidence royale." Mais, à cette date, Lafourcade-Camarau n'était plus de ce monde, l'hôtel avait été racheté par une famille d'industriels oloronais qui l'avaient loué aux Meillon, qui contrôlaient également d'autres établissements dans les stations thermales.
Dans son numéro du 8 avril 1880, Le Mémorial des Pyrénées signala : "M. Jean Lafourcade-Camarau, fondateur du Grand Hôtel Gassion et ancien membre du Conseil municipal de Pau, a succombé, dans sa 63e année aux attaques de la goutte dont il était atteint." Il avait donc pu finir ses jours dans ce palace où il avait englouti ses liquidités après avoir connu les affres d'une menace de faillite. En effet, Lafourcade-Camarau avait mis dans l'hôtel toutes ses disponibilités et, se refusant à vendre le moindre de ses autres actifs, avait été amené à emprunter environ 1 million de francs-or pour boucler son budget. Le paiement des intérêts à 5 %, les contrats de location-vente qu'il avait également souscrits pour l'ameublement, l'éclairage, firent qu'il se retrouva rapidement à court d'argent frais. Étant donné le succès de son entreprise, il aurait trouvé bien des associés mais, désireux de rester maître chez lui, il préféra fonder une Société du Grand Hôtel Gassion au capital de 2 500 000 francs réparti en 5 000 actions. Il s'agissait d'un montage aventureux car toutes ces actions étaient entre ses mains et celles de ses frères. Finalement, il se trouvait à la merci de ses créanciers dès 1879. La conclusion intervint en 1882 avec la vente aux enchères d'un établissement en pleine prospérité ainsi que de ses autres biens en France, à l'exception de la ferme familiale de Simacourbe qu'il n'avait pas donnée en garantie d'hypothèque pendant qu'un de ses cadets continuait son œuvre au Brésil.
Sous la direction d'A. Merillo
n, le Gassion continua sa carrière prestigieuse jusqu'au moment de la grande crise des années trente – après avoir servi d'hôpital de 1914 à 1918 –, avant d'êtte vendu, comme bien d'autres palaces de notre région, par appartements. En 1913, dans un reportage publié dans le quotidien new-yorkais The Sun, nous apprenons qu'il eut l'honneur de recevoir Alphonse XIII, venu assister aux vols des frères Wright sur l'aérodrome du Pont-Long ; et le journaliste d'affirmer : "Pau c'est le Gassion". Les Meillon et leur successeur eurent d'ailleurs la chance de disposer avec Marie Bouillerce (1864-1929) d'une sorte de superintendante qui sut toujours donner une dimension humaine et chaleureuse à l'accueil fait aux clients. Avec le parlement de Navarre où siège le Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, la masse architecturale du Gassion, fort heuteusement sauvegardée, fait belle figure à proximité du château qui vit naître Henri IV.
Bibliographie
Pierre Tucoo-Chala, Pau, ville américaine, Tarbes, éditions du Cairn.
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