
Vincent Poussard
Cuisinier de la République
De l'Élysée aux fourneaux du Sud-Ouest
Joël Raffier - 304 pages - 22 €

Où ?
par Sophie Ollé | Article publié en juin 2008, dans le n°66 de la revue Le Festin
Point de passage sur la route de l’Espagne, l’abbaye de Sorde accueillait autrefois marchands et pèlerins. Dans un site d’exception, inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, l’église abrite notamment une mosaïque romane dont l’éclat est aujourd’hui restitué au public.
Au bord du gave d’Oloron, l’abbaye Saint-Jean-Baptiste de Sorde se situe à 4 km au sud-est de Peyrehorade. Le site est marqué par différentes phases d’occupation bien identifiées. Des hommes préhistoriques s’y sont installés dans trois grottes et un abri sous roche. De l’époque gallo-romaine nous sont parvenues deux riches villas du Bas-Empire. En effet, dès l’Antiquité, Sorde un point de passage traditionnel du gave d’Oloron vers les Pyrénées et l’Espagne : l’itinéraire romain d’Antonin le mentionne comme une étape de la voie de Bordeaux à Pampelune et aux Asturies.
Ainsi, le choix de l’implantation d’une abbaye à cet endroit, autour du 10e siècle, ne doit rien au hasard. Cette situation stratégique de point de passage garantit la prospérité de la communauté monastique. Au Moyen Âge, les marchands y convergent pour rejoindre la Navarre, ainsi que les pèlerins en route vers Compostelle. Aymeric Picaud, dans son Guide du pèlerin, met en garde ses lecteurs du danger que constituent les passeurs mal intentionnés du gave, détroussant les voyageurs avant qu’un pont n’y soit construit en 1289. Sorde possède aussi un port et s’entoure de remparts, à la fin du 13e siècle et au début du 14e, lors de la guerre de Cent ans1. Aujourd’hui, le cadre historique et naturel s’accorde au charme des vieilles pierres de cette abbaye pour donner un site d’exception inscrit en 1998 au Patrimoine mondial de l’Unesco au titre des Chemins de Saint-Jacques de Compostelle.
Une fondation médiévale
Il faut croire que les abbés de Sorde se sont attachés à donner une origine prestigieuse à leur abbaye : dans deux manuscrits du 17e siècle2, ils font de Charlemagne lui-même le fondateur de ses murs. Il faut plutôt chercher l’origine de Saint-Jean de Sorde dans une charte de donation de 975 : elle ferait partie de la dizaine de monastères fondés par le comte de Gascogne, Guillaume Sanche. Cependant, il est impossible d’avancer plus loin cette hypothèse car la liste des abbés de Sorde ne nous est pas connue avant 1060.
Sorde est le plus souvent restée indépendante, en dépit de quelques épisodes sous l’autorité d’autres abbayes, telle celle de Saint-Sever.
Elle connaît un développement important aux 11e et 12e siècles. Cette période de prospérité est propice à une grande campagne de reconstruction du monastère (église et bâtiments conventuels) dont le chevet roman est aujourd’hui la seule partie conservée. L’abside en hémicycle se présente selon une ordonnance romane classique. Des colonnes jumelées scandent le mur ouvert de trois baies en plein cintre, encadrées de colonnettes et surmontées d’une archivolte. Selon le plan bénédictin, l’abside principale est encadrée d’absidioles ouvertes sur le transept. L’ensemble se continuait à l’est par une nef aussi large qu’actuellement, à en juger par les fragments de colonnes romanes à chapiteaux encore visibles dans les murs nord et sud.
Quatre chapiteaux et un portail roman
Les chapiteaux soutenant l’arc d’entrée des absidioles, rares témoignages du 12e siècle, enseignent des épisodes de la vie du Christ. Ceux de l’absidiole sud montrent deux scènes de l’enfance de Jésus, tandis qu’au niveau de l’absidiole nord, les deux chapiteaux se faisant face évoquent la Passion et le Triomphe du Christ.
Malgré d’importantes restaurations au 19e siècle, plusieurs détails stylistiques trouvent des correspondances dans la sculpture de l’abbatiale de Saint-Sever. Ces deux édifices sont donc vraisemblablement contemporains. Saint-Sever ayant été construite à partir de 1060-1072 et ce, jusque dans le premier quart du 12e siècle, il est possible de proposer une datation autour de la dernière décennie du xie et de la première du 12e siècle pour le chevet de Sorde.
Le croisillon nord du transept très mutilé lors d’un incendie est ouvert sur l’extérieur par un portail de la seconde moitié du 12e siècle. Ces pierres portent encore les traces d’une multitude de personnages et de motifs. De minces colonnes rythment les ébrasements, prolongées par des chapiteaux décorés de rangs de feuilles où, parfois, surgit un visage ou un petit personnage, désormais difficile à déceler.
L’éventail des sept voussures en plein cintre présente, en alternance, des bandeaux décoratifs et des thèmes iconographiques bien identifiables. Le premier illustre la parabole des Vierges sages et des Vierges folles. Le second thème est, quant à lui, consacré aux prophètes.
Le tympan, sans linteau, est divisé en deux lobes par une clef pendante. Il porte un Christ en Majesté, entouré des symboles des quatre évangélistes. Des comparaisons sont possibles avec les portails de Saint-Jean-le-Vieux à Perpignan et de Sauveterre-de-Béarn qui ont le même type de tympan. Iconographiquement, le portail de Sorde, de la fin du 12e siècle, se rapproche de celui de Mimizan, ancien prieuré de Saint-Sever, mais qui est plus tardif (début du 13e siècle).
Les 13e et 14e siècles, marqués par les conflits franco-anglais, ouvrent ensuite une série de destructions et de réfections des bâtiments jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans. Les travaux du 14e siècles sont considérables mais mal connus. Le parti architectural de l’église est notamment modifié, donnant à la nef et au transept l’aspect qu’on leur connaît aujourd’hui. Le transept est percé de fenêtres hautes, orné d’une arcature aveugle gothique et voûté d’ogives.
À la fin de cette période, l’abbaye passe sous le régime de la commende (attribution d’un bénéfice ecclésiastique à un laïc) et se trouve par conséquent privée d’une bonne partie de ses revenus. L’abbé se fait cependant construire, au 16e siècle, un grand logis avec ses dépendances, à l’est de l’ensemble conventuel. Ce logis abbatial se compose de deux corps de bâtiments rectangulaires. Une tourelle d’escalier octogonale, desservant les différents étages, est aussi aménagée à l’extrémité ouest. Quelques belles cheminées en pierre, de l’époque moderne, parent toujours les pièces à vivre.
Là encore, l’abbaye va pâtir des épisodes troublés de l’Histoire : en 1523, la ville et l’abbaye sont presque entièrement détruites par les Espagnols, puis en 1569-1570, les Huguenots brûlent le monastère. Selon les sources écrites, l’incendie dura plus de quinze jours. Enfin, en 1616, le duc de la Force ravage la cité et achève de réduire l’abbaye à l’état de ruines.
Grand Siècle et renouveau
C’est seulement dans la seconde moitié du 17e siècle que la congrégation de Saint-Maur fait renaître de ses cendres l’abbaye Saint-Jean. Pour comprendre les modifications effectuées, il faut se rapporter à un plan ancien, ni signé ni daté, mais conforme à l’état actuel du site3.
Dans l’église, la nef et le transept sont remaniés en raison de l’effondrement d’une partie des voûtes. Un nouveau mobilier est confectionné, à l’image d’un ensemble de stalles en bois, encore présent dans l’église. Les bâtiments monastiques sont entièrement refaits et répartis autour du cloître au sud et d’une basse-cour orientale. Ils se développent sur trois des côtés du cloître mais les galeries ont aujourd’hui entièrement disparu. L’édifice le plus impressionnant, par la rigueur de son ordonnancement et ses dimensions monumentales, est celui se déployant au sud du cloître, en bordure du Gave. Il comprend la cuisine, les appartements du prieur, un réfectoire et des parloirs. L’envergure de ces constructions, désormais en ruines, témoigne du renouveau de l’abbaye au Grand Siècle.
L’originalité de cette abbaye réside dans la construction d’un cryptoportique et d’un embarcadère. On y accède depuis la cuisine des bâtiments conventuels, par un étroit escalier en colimaçon, puis un couloir en pente, voûté en berceau. Cette galerie souterraine, longue de dix-sept travées couvertes d’arêtes en brique, s’ouvre sur la rivière par autant de baies. Des caves sont aménagées le long de cette galerie pour y stocker des denrées. Dessous, l’embarcadère permet de recevoir directement par bateau les marchandises, provenant notamment d’une île que possédaient les moines et dont ils exploitaient la terre. La date de 1710, gravée sur un des piliers, laisse supposer la construction de cet ensemble dans le premier quart du 18e siècle, suivie par les bâtiments conventuels érigés au-dessus.
Pendant tout le 18e siècle, l’abbaye jouit d’une certaine prospérité. Le chœur de l’église est même doté, en 1784, d’un superbe maître-autel de marbre, aux formes galbées, attribué à l’atelier des frères Mazzetti. Mais la Révolution chasse définitivement toute communauté, l’église devenant paroissiale en 1822. Les bâtiments conventuels sont transformés un temps en hôpital militaire, puis ils se détériorent rapidement avant d’être vendus en 1882, presque à l’état de ruines. Seul le logis abbatial, transformé en maison d’habitation, est relativement entretenu.
Vestiges d’une villa antique
Malgré son état de délabrement avancé, l’intérêt historique et architectural de l’église est reconnu par les Monuments Historiques dès 1840. Des restaurations pratiquées sur l’église entre 1868 et 1871 ont partiellement dénaturé l’édifice : la nef est remaniée, l’arc triomphal surhaussé, les voûtes de l’abside refaites, les fenêtres retouchées. L’arcature intérieure de l’abside, de style roman, est une pure invention du 19e siècle. Ces travaux, effectués sans autorisation, conduisent au déclassement de l’église et du cloître le 25 février 1879, mais cette mesure ne touche pas un ensemble remarquable de mosaïques, redécouvert sur le sol de l’abside… Pour pallier de nouvelles dégradations, l’église communale est de nouveau classée en 1909, puis l’ensemble du "couvent" protégé en 1942.
De 1958 à 1966, une grande campagne de fouilles archéologiques, menées par Jean Lauffray au logis des abbés et dans la cour attenante, révèle les structures antiques d’une villa dotée d’un vaste complexe balnéaire. L’ensemble est orné de riches mosaïques du 4e siècle ou postérieures, qui sont exposées dans la maison des abbés, transformée ainsi en musée. Cette partie du site, aujourd’hui gérée par le conseil général des Landes, est fermée au public en raison de son réaménagement.
Il est en revanche possible de découvrir les bâtiments monastiques depuis leur ouverture au public en 2004. Des visites guidées sont proposées par la communauté de communes du Pays d’Orthe qui prévoit aussi de faire des campagnes de travaux pour couvrir et mettre hors d’eau ces constructions.
Les mosaïques du chœur
Les mosaïques du chœur étaient vraisemblablement connues au 17e siècle puis peu à peu tombées dans l’oubli. Elles ont été redécouvertes en 1869 lors des réparations effectuées dans l’église. Leur datation est longtemps controversée, faisant parfois remonter l’origine de certains éléments au 3e siècle. La mosaïque se compose de huit panneaux aux motifs très différents dont le plus spectaculaire forme une grande rosace à quatre lobes, constitués par l’intersection de quatre demi-cercles. Les compartiments ainsi formés sont animés par des groupes d’animaux : deux félins dont les queues enlacées se terminent en fleurons, deux aigles aux ailes déployées et un lièvre poursuivi par un lévrier.
Les parentés avec les pavements de l’abbaye proche de Saint-Sever sont flagrantes, tant par le choix des motifs que par leur disposition dans le chevet. Des comparaisons ont aussi été faites avec le manuscrit de l’Apocalypse de Saint-Sever de la fin du 11e siècle. Ces observations permettent de dater ce décor de la fin du 11e siècle ou du début du 12e siècle. Quoi qu’il en soit exactement, cet ensemble méritait une véritable réhabilitation permettant la révélation au grand public des mosaïques d’origine.
Le projet et les travaux ont été confiés à Stéphane Thouin, architecte en chef des Monuments Historiques pour le département des Landes. Le résultat est enthousiasmant ! Les travaux, commencés fin 2006 grâce à l’engagement d’un mécène privé, ont mobilisé toute une équipe de professionnels : architectes, restaurateurs, mosaïstes, scénographe et éclairagiste.
Il ne s’agissait pas simplement de se contenter d’une restauration. Tout un volet du projet prévoyait de rendre ces mosaïques accessibles au public par la mise en place d’une estrade centrale en bois munie de panneaux signalétiques et reliée à l’entrée du chœur par une passerelle de verre. Réalisée à ce jour, cette installation épurée, résolument moderne, permet d’apprécier la totalité des mosaïques romanes, tout en garantissant leur préservation sur le long terme.
Notes
1. Les fortifications et le pont du Moyen Âge ont presque totalement disparus.
2. Ces manuscrits sont transcrits dans l’article de H. Delfour, "Les “histoires” manuscrites de l’abbaye Saint-Jean de Sorde au 17e siècle", Bulletin de la société de Borda, 1957, pp. 83-102.
3. Ce plan aujourd’hui perdu, serait du 18e siècle selon Dufourcet et Camiade qui l’ont reproduit dans L’Aquitaine historique et monumentale, 1893, t. II, p. 67.
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