
Vincent Poussard
Cuisinier de la République
De l'Élysée aux fourneaux du Sud-Ouest
Joël Raffier - 304 pages - 22 €

Où ?
par Delphine Costedoat | Article publié en juin 2004, dans Le Festin, n°50.
La cathédrale de Périgueux telle que nous la connaissons aujourd’hui constitue un précieux héritage légué par le 19e siècle. Controversé, longtemps méconnu, Paul Abadie, qui réinventa Saint-Front entre 1850 et 1880, a subi les foudres des archéologues du 20e siècle. C’est pourtant bien l’édifice abadien qui a été inscrit par l’Unesco, en 1998, au Patrimoine mondial de l’humanité. Retour sur un passé compliqué.
"C’est une vérité d’évidence devant laquelle les prudes ferment les yeux : la restauration par nature crée un nouvel être. […] Grâce à Abadie, quelques édifices majeurs vivent dans un état qui certes n’a jamais existé mais vivent si fortement qu’ils sont devenus source de vie. C’est le cas de Saint-Front…"
Bruno Foucart, « L’homme du néo-roman », dans Paul Abadie, architecte, 1812-1884, 1988.
Le Saint-Front médiéval : aperçu historique1

Les cinq récits de la "vie de saint Front", la Gallia christiana et le manuscrit des chapelains de Saint-Antoine nous apprennent que l’ermite saint Front vécut au 4e siècle, dans une grotte creusée dans la colline du Puy, dominant la vallée de l’Isle et la ville de Vésone, le Périgueux antique. Un premier monastère, peut-être bénédictin, fut établi sur cette éminence, qui prit le nom de Puy Saint-Front. Cet établissement religieux passa ensuite entre les mains des chanoines de saint Augustin jusqu’au 12e siècle.
Au 8e siècle, l’évêque Chronope avait bâti une première église, qui fut reconstruite à la fin du 10e siècle par l’évêque Frotaire de Gourdon. Ce nouvel édifice fut achevé à l’époque de l’évêque Raoul de Couhé et consacré en 1047 : il constituait ce qu’on nomme aujourd’hui "la vieille église".
Le tombeau qui abritait les restes de saint Front fut orné de sculptures par le moine Guinamond, venu de l’abbaye de la Chaise-Dieu, en 1077 : ce monument a aujourd’hui complètement disparu.
En 1120, le bourg et le monasterium des chanoines furent détruits par un incendie. La construction du grand martyrium à coupoles date probablement de cette époque.
L’édifice subit par la suite quelques modifications. En 1337, le cardinal de Talleyrand fit édifier la chapelle Saint-Antoine, à l’est de l’église à coupoles. En 1525, une petite église paroissiale fut établie au nord de la coupole orientale et l’absidiole nord de Saint-Front fut alors transformée.
Vers 1575, le siège épiscopal fut transféré à Saint-Front, la cathédrale Saint-Étienne ayant souffert d’importantes destructions pendant les guerres de religion. Au 18e siècle enfin, une couverture en ardoises fut installée sur le toit qui recouvrait les coupoles.
La "vieille église" ou église latine
Consacrée en 1047, la vieille église comprenait sept travées, dont deux sont aujourd’hui couvertes et les autres à ciel ouvert. De largeurs différentes, elles ont subi diverses transformations et remaniements, notamment à l’est, pour accueillir le grand clocher roman encore en place aujourd’hui. De nouveaux travaux, entrepris à la fin du 12e ou au début du 13e siècle, établirent dans les angles des piles massives destinées à recevoir une coupole qui ne fut jamais réalisée.
La façade de l’église latine est aujourd’hui mutilée. Le seul élément encore en place est une galerie d’arcatures qui était surmontée par un mur-pignon au 12e siècle. Une gravure de Gaucherel, publiée en 1851 par Félix de Verneilh dans L’Architecture byzantine en France, "Saint-Front de Périgueux et les églises à coupoles de l’Aquitaine", montre une frise actuellement remployée dans le mur sud. Aujourd’hui très détériorée, cette frise présentait un Christ entouré du tétramorphe, de deux anges et d’autres personnages. Des éléments de rinceaux inspirés de l’antique et provenant de cette façade sont visibles au Musée du Périgord.
L’église à file de coupoles
Elle fut implantée vers l’ouest depuis le chevet démoli de la vieille église, où se trouvaient les reliques vénérées de saint Front. Conçue selon un plan en croix grecque, la nouvelle église était couverte par cinq coupoles dont les calottes étaient édifiées en blocage et reposaient sur des assises régulièrement appareillées. Le plan, comme l’élévation, comportaient un certain nombre d’irrégularités : les travées n’étaient pas toutes de la même largeur, les arcs étaient inégalement brisés, les coupoles présentaient des dimensions différentes. Quelques éléments de sculpture d’époque romane demeurent en place : il s’agit surtout de décors végétaux. D’autres sont conservés au Musée du Périgord.
Cet édifice grandiose peut être rapproché, comme l’a suggéré notamment Marcel Durliat (à la suite d’une série d’auteurs depuis le 19e siècle), de Saint-Marc de Venise, réédifiée sous le doge Domenico Contarini à partir de 1063. Mais les deux œuvres – qui présentent d’autre part quelques différences au niveau constructif – ont en commun le modèle plus ancien de l’église des Saints Apôtres de Constantinople, reconstruite au 6e siècle à l’époque de Justinien. Le plan en croix grecque de cette église à coupoles fut repris à la même période pour l’église Saint-Jean à Éphèse et, plus tard, à Saint-Marc de Venise.
Félix de Verneilh avait revendiqué en 1851 pour Saint-Front le titre de plus ancienne église couverte d’une file de coupoles en Aquitaine. On admet aujourd’hui, après les travaux de Marcel Durliat, que la plus ancienne église de ce type est Saint-Étienne de Périgueux, édifiée à la fin du 11e siècle, suivie de Saint-Avit-Sénieur (vers 1100), de la cathédrale d’Angoulême (début 12e) et de la cathédrale de Cahors (entre 1112 et 1120). Saint-Front de Périgueux présente d’ailleurs avec cette dernière des similitudes qui permettent de situer sa construction vers 1120. Saint-Front était au Moyen Âge, non la plus ancienne, mais la plus remarquable de toutes les églises à coupoles d’Aquitaine, ce qui met en évidence l’importance donnée à l’époque romane aux reliques et au culte de saint Front.

L’invention de Saint-Front au 19e siècle
La création, en 1837, de la commission des Monuments historiques, suivie, quelques années plus tard, de celle du service des Édifices diocésains, marque le véritable point de départ de la politique de conservation du patrimoine médiéval.
Les premiers architectes attachés à la commission ont à cœur de se poser en réaction contre les pratiques ayant prévalu jusqu’alors en matière de restauration monumentale. Les approximations douteuses et les recettes de fortune, censées freiner la destruction inéluctable des grands édifices historiques, cèdent progressivement la place, dans la seconde moitié du 19e siècle, à une politique de médicamentation puissamment pensée et redoutablement efficace. L’identité du patrimoine médiéval est peu à peu réinterprétée, en même temps que son sort se joue entre les figures majeures de quelques praticiens pionniers et passionnés, au premier rang desquels se placent évidemment Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) mais aussi Paul Abadie (1812-1884).
Après une formation classique, Paul Abadie avait suivi l’exemple de Viollet-le-Duc, le génial électron libre, en se consacrant à l’étude archéologique, notamment des édifices romans du Sud-Ouest de la France. Attaché en 1845 en tant que second inspecteur aux travaux de restauration de Notre-Dame de Paris, que dirigeaient Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Lassus, Abadie fut ensuite nommé, en 1848-1849, architecte diocésain pour Angoulême, Périgueux et Cahors. C’est en cette qualité qu’il effectua deux de ses plus importantes restaurations : celles des cathédrales Saint-Pierre d’Angoulême et Saint-Front de Périgueux.

La geste des restaurateurs
Dès avant la venue officielle d’Abadie à Périgueux, entre 1828 et 1840, divers travaux avaient été réalisés à Saint-Front par l’architecte départemental Louis Catoire. En 1841, la cathédrale est classée Monument historique et, la même année, Maximilien Lion, architecte de la Commission des Monuments historiques, est envoyé en mission à Périgueux ; son rapport du 10 août 1842 propose, entre autres, le dégagement des coupoles par la suppression des toitures du 18e siècle. Le 14 novembre 1842, Viollet-le-Duc rédige à son tour un rapport pour le ministère des Cultes : il prône également la mise en valeur des structures et suggère de recouvrir directement de tuiles les maçonneries des coupoles et des grands arcs, de déboucher les ouvertures et d’isoler l’édifice.
La réforme de 1848 concernant les travaux sur les édifices diocésains fait entrer en scène Abadie, désormais chargé du diocèse de Périgueux. Il rédige un rapport sur l’état de l’édifice et sur les mesures à prendre le 22 juin de l’année suivante. En 1852, débutent les premiers travaux : établissement d’une terrasse contre le bras sud, formant soutènement, reprise en sous-œuvre des piliers de la coupole sud, laissée elle-même en l’état, reprise des murs de ce bras – hormis le mur ouest, entièrement reconstruit. Mais en 1855-1858, les opérations menées sur le bras nord dénotent un complet changement de cap. Les travaux conduits sur la coupole sud s’étaient en effet avérés très périlleux: "Lorsqu’il fallut réparer la coupole du nord en commençant par le remplacement de ses piliers, M. Léonce Reynaud, inspecteur général des Édifices diocésains, déclara qu’il serait imprudent de renouveler l’expérience pleine de dangers qui venait d’être faite et conseilla la démolition de la coupole du nord. Cette proposition fut ratifiée par le Comité des inspecteurs généraux des Édifices diocésains2."
Une fois admise, la logique de démolition ne put que se généraliser : "Or la démolition de la coupole nord entraînait celle du dôme central qui, à son tour, commandait celle de la coupole de l’est. Il ne faut pas perdre de vue que les cinq coupoles qui couvrent la cathédrale portent toutes sur les quatre piliers du centre, sont solidaires l’une de l’autre, se contreboutent mutuellement et qu’ainsi, l’on ne peut toucher à l’une sans compromettre la solidité, la stabilité de l’autre3."
Abadie, couvert par sa hiérarchie, opte donc pour la démolition des maçonneries jusqu’au niveau du sol de l’église et pour leur reconstruction intégrale. Les grands arcs, les pendentifs et les coupoles nord et centrale sont rebâtis entre 1859 et 1863. À partir de 1864, l’architecte revient sur le bras sud en démolissant et reconstruisant la coupole (qui avait été conservée lors des travaux de 1852-1855), ainsi que ses grands arcs, ses pendentifs et ses piliers communs avec la coupole centrale. De 1867 jusque vers 1870-1871, c’est au tour de la coupole est, de ses piliers, grands arcs et pendentifs.
Après la guerre et le ralentissement des travaux, les années 1872 à 1874 voient la construction, selon un dessin très personnel, du nouveau chœur, après la démolition de la chapelle Saint-Antoine du 14e siècle. C’est à peu près à cette époque qu’Édouard Didron (qui, à Saint-Front, avait succédé à Alfred Gérente, mort en 1868), achève la plus grande partie de son impressionnant programme de vitraux. De 1874 à 1879, sont reconstruits la coupole ouest, ses piliers, grands arcs et pendentifs. Enfin, jusqu’en 1882, se déroulent divers travaux : poursuite de l’isolement de la cathédrale et des nivellements, sculpture, ferronnerie, etc.
Une décision ministérielle de 1883, interdisant le cumul des fonctions d’inspecteur général des Édifices diocésains et d’architecte diocésain, Paul Abadie, inspecteur général depuis 1872, abandonne ses diocèses, dont celui de Périgueux où lui succède alors Louis-Clémentin Bruyerre (1831-1887). Ce dernier élabore en 1884 un projet pour la restauration du clocher, jugée indispensable dans les premiers rapports de Viollet-le-Duc ou Abadie, mais toujours en attente. L’administration, prenant acte d’une évolution prudente dans l’éthique restauratrice, nomme alors une commission d’architectes, d’archéologues et de personnalités locales. À la mise en valeur du parti initial du clocher, proposé par Bruyerre, la commission oppose la conservation scrupuleuse des modifications et consolidations ultérieures. Le résultat fut un compromis : le couronnement du clocher, trop dégradé, fut déposé et reconstruit, mais on s’efforça de composer avec les éléments existants. Les travaux se déroulèrent de 1887 à 1897 sur la base de ce projet amendé, sous la direction de Paul Boeswillwald4 (1844-1931), successeur de Bruyerre. Paul Boeswillwald fut responsable de la cathédrale jusqu’en 1913 et dirigea la restauration de l’ "église latine" et du cloître.

Le miroir de son temps5
Même si, en 1850, la perception de la structure de la cathédrale était parasitée par des superstructures disparates et autres adjonctions, Saint-Front n’en offrait pas moins au visiteur attentif un modèle architectural particulièrement fort : un système de cinq coupoles de taille sensiblement égale, distribuées dans un plan centré en croix grecque et reposant à l’aide de pendentifs sur de larges arcs séparant les cinq parties de l’édifice, ces arcs eux-mêmes prenant appui sur d’épais piliers carrés répartis suivant une grille régulière. Devant ce parti constructif très affirmé, on comprend qu’un consensus se soit formé vers 1850 entre archéologues, architectes et édiles pour que soit dégagé le monument et pour qu’il soit déchargé de la toiture qui masquait une structure sur laquelle elle portait à faux. Il faut également prendre en compte la valeur potentiellement exemplaire de Saint-Front dans l’illustration des théories rationalistes développées par Viollet-le-Duc. On voit cette idée faire son chemin dans les différents textes que ce dernier consacre à la cathédrale, depuis le rapport très sage de 1842 jusqu’aux articles du Dictionnaire raisonné où il en est question. Dans l’article "Architecture", paru dans le tome I, en 1854, Viollet-le-Duc reste encore neutre dans son analyse. En revanche, l’article "Coupole", publié dans le tome IV, en 1859, lui donne l’occasion de prendre parti : "Régulièrement, les pendentifs devraient… présenter des lits de claveaux normaux à la courbe, écrit-il. Les constructeurs de Saint-Front n’ont pas pris cette peine, et ils se sont contentés de poser les assises des pendentifs en encorbellement." De même, en 1864, dans l’article "Pendentif", Viollet-le-Duc met en avant la timidité des bâtisseurs médiévaux et "leur complète ignorance des pendentifs."
Ce changement de ton s’explique simplement par le fait qu’entre-temps, l’intervention d’Abadie est devenue plus radicale, ses travaux étant avalisés par l’inspecteur général Viollet-le-Duc, et qu’il convient d’en défendre le principe, voire d’en démontrer l’absolue nécessité. Dans l’esprit du théoricien rationaliste, Saint-Front doit devenir, comme le souligne Bruno Foucart, "l’édifice qui s’insère nécessairement dans la lente gestation du système gothique", dont l’apogée se situe, pour Viollet-le-Duc, au 13e siècle. Afin que, "par le pouvoir d’Abadie, Saint-Front s’installe dans le destin de l’architecture française6."
L’enjeu est donc considérable. Grâce aux "corrections" apportées par Abadie, Saint-Front prend enfin pleinement valeur d’archétype : le roman revu et corrigé, débarrassé des tâtonnements fâcheux dont n’avaient pu venir à bout les constructeurs médiévaux, proclame toute la force de la doctrine rationaliste. Annonciateur du style gothique, Saint-Front réinventé démontre, à rebours, tout le parti que les architectes du 19e siècle peuvent tirer de l’étude de l’âge d’or constructif du 13e siècle, pour imprimer un nouvel élan à l’architecture de leur temps7. Claude Laroche a parfaitement montré par ailleurs la valeur symbolique intrinsèque du Saint-Front abadien, ainsi que sa fortune architecturale jusque dans l’entre-deux-guerres, alors que, depuis de nombreuses années déjà, le modèle romano-byzantin a détrôné le modèle gothique.
Recomposer, réinventer, parfaire : ces mots sous-tendent toute la pensée des grands restaurateurs de la seconde moitié du 19e siècle. Diabolisés hors de toute proportion par un 20e siècle marqué, en matière de conservation du patrimoine ancien, par une attitude quelque peu culpabilisatrice qui s’est illustrée dans la pratique de la « frappe chirurgicale », Viollet-le-Duc, Abadie, Boeswillwald et tant d’autres ont rejoint dans l’esprit des spécialistes et du public les "vandales" contre lesquels ils s’étaient en leur temps érigés. En ce début d’un nouveau millénaire, certains signes semblent vouloir indiquer qu’avant-hier reprend des couleurs. L’ère du virtuel saura-t-elle se faire plus accueillante aux spéculations moins arbitraires que courageuses, moins systémiques que visionnaires, moins délirantes que poétiques, de notre passé récent?
Notes
1. Concernant l’œuvre de Paul Abadie, cet article s’appuie essentiellement sur les travaux de Claude Laroche : Paul Abadie, architecte, 1812-1884, catalogue d’exposition (1988-1989 : Paris, Musée national des monuments français), Paris, 1988 (1ère éd. : Angoulême, Musée municipal, 1984) ; et Saint-Front de Périgueux : la restauration du 19e siècle, Actes de congrès (Congrès archéologique de France, 1998 : Périgord), Paris, Société française d’archéologie, 1999, pp. 267-280.
2. Paul Abadie, "Cathédrale de Périgueux, rapport sur la situation des travaux", 25 janvier 1877, AN, F19 7814.
3. Ibid.
4. Paul Boeswillwald était le fils d’Émile Boeswillwald (1815-1896) qui restaura la cathédrale de Bayonne et construisit la chapelle impériale de Biarritz en 1864.
5. Ce titre, ainsi que le paragraphe qui suit, sont extraits de Claude Laroche, Saint Front de Périgueux…, Actes de congrès, op. cit.
6. Bruno Foucart, "L’homme du néo-roman", dans Claude Laroche, Paul Abadie, architecte…, op. cit.
7. Depuis 1980, l’œuvre théorique de Viollet-le-Duc a fait l’objet de diverses études et publications, qui ont montré la part essentielle de la doctrine rationaliste dans la genèse de l’architecture moderne. Voir notamment Viollet-le-Duc, catalogue de l’exposition au Grand Palais, Réunion des Musées nationaux, Paris, 1980 ; Viollet-le-Duc, l’éclectisme raisonné, choix de textes et préface de Bruno Foucart, Denoël, 1984 ; Jean-Michel Leniaud, Viollet-le-Duc ou les délires du système, Mengès, 1994.
Partagez cette page


































