Roger Bissière et Odette Boyer. La communion spirituelle
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Abstractions

par Thierry Saumier | Article publié en juin 1993, dans Le Festin n°12.

La peinture abstraite et non figurative a connu à Bordeaux un réel succès après la Seconde Guerre mondiale. Moins chez le public toujours prêt à bouder la modernité que les chez les artistes désireux d'échapper aux traditions provinciales et curieux d'expériences plastiques nouvelles. Odette Boyer a inscrit son cheminement artistique au sein de cette tendance dans le sillage du peintre Roger Bissière.

Odette Boyer naît à Bordeaux le 31 mars 1907 dans une famille d'artistes. Son arrière-grand-père et son grand-père étaient peintres, sa mère pianiste. Formée à l'école des beaux-arts1, la jeune fille juge très rapidement son maître François-Maurice Roganeau trop académique et s'inscrit à l'atelier Gauthier, rue de la Trésorerie, où elle découvre la modernité. De plus, grâce à l'appui de sa tante, Renée Sergent, elle découvre Paris où, tous les ans, durant quinze jours au mois d'octobre, elle fréquente des ateliers libres à Montparnasse. En 1928, Odette Boyer participe à la création de la Société des Artistes Indépendants Bordelais et lui reste fidèle jusqu'à son éclatement, en 1952. À cette date, elle adhère à «Structures», groupement d'artistes abstraits dirigé par Jean Maurice Gay2. Mais c'est sous l'aile bienveillante de Bissière qu'elle choisit de se placer et qu'elle poursuit la recherche d'un style personnel et expressif. Cette quête artistique n'est pas sans hésitations. Odette Boyer est une artiste honnête, scrupuleuse, solitaire qui, par besoin de sincérité envers l'art mais aussi envers elle-même, ressent le besoin profond de baliser son parcours de peintre et de femme, non point à proprement parler par le biais d'un journal mais d'un carnet : un petit volume (1.10,5 x h.16,5cm) relié de carton bleu3. Rédigé pour elle-même, ce carnet, qui débute le 27 mai 1950, et qu'avec de nombreuses interruptions elle conduit jusqu'au Salon de mai 1956, est une autobiographie sensible : six années de tourments, d'interrogations mais aussi d'instants merveilleux. Parmi ces accalmies, les rencontres avec Bissière sont autant d'apports enrichissants et de méditations salutaires. Il est le saint François d'Assise de l'art du 19e siècle, une sorte de levain pour les jeunes artistes qui l'approchent...

Bissière
« Une silhouette longue et flexible au petit visage creusé et pâle, avec deux yeux brillants et noirs, une blouse longue bleue, d'un beau bleu lavé, une chemise à carreaux, un foulard rouge passé, des vieux pantalons gris-verts, des nus-pieds et des chaussettes de laine de brebis. Une casquette de berger, ou peut-être de soldat américain, lui colle au crâne que l'on devine grisonnant. C'est Bissière. » Tel est le portrait brossé par Odette Boyer lors de sa première visite à Boissiérettes.

Roger Bissière naît à Villeréal dans le Lot-et-Garonne, en 1886. En 1901, son père, notaire, vend son étude de Villeréal et acquiert une charge d'huissier à la Banque de France de Bordeaux où il s'installe avec sa famille. Plutôt que des études juridiques, Roger Bissière suit des cours à l'école des beaux-arts en 1905, puis à Paris, quatre ans plus tard. Cependant, très attaché au Sud-Ouest, il revient souvent à Villeréal, à Bordeaux, mais surtout dans la propriété qu'il a héritée de sa mère à Boissiérettes, dans le Lot.
Boissiérettes est «une maison, ou plutôt un petit monastère perdu sur un plateau au milieu des pierres, de la terre rouge et des petits chênes tordus5». Lassée par l'enseignement académique, Bissière se rapproche de peintres modernes comme Maurice Denis, Aristide Maillol et Paul Sérusier. En 1914, il expose pour la première fois au Salon des Indépendants, rompant définitivement avec le fonctionnement officiel des Beaux-Arts.

Au lendemain de la Première Guerre, Bissière choisit le camp du cubisme, non pas le cubisme révolutionnaire d'un Picasso des premières années, mais un système pictural dont les recherches tentent de donner à la figuration une structure et une construction nouvelles, gage de modernisme certes, mais également dans la continuité d'une tradition classique. Fidélité à une tradition et changements dans la continuité, n'est-ce point la définition admise de la spécificité de l'art français ? Et, de fait, c'est à l'image de cette peinture française que Bissière et bien d'autres jeunes artistes se soumettent, en s'inspirant très largement du modèle cézannien. Bissière devient l'ami de Georges Braque et d'André Lhote. Son ouverture sur le cubisme, conciliée avec son goût pour les maîtres du 17e siècle français, le conduit également dans les parages des puristes Ozenfant et Jeanneret avec lesquels il collabore à la revue l'Esprit nouveau. En 1923, Bissière est nommé professeur à l'Académie Ranson, rue Joseph-Bara. Ce n'est pas vraiment une école mais un lieu de rencontres et de travail. C'est une académie au sens grec, un foyer spirituel né de la rencontre des gens et d'une époque. Bertholle, Le Moal, Manessier, Ubac, Vieira da Silva, Arpad Szenes, Singier, Bazaine fréquentent son atelier.
L'œuvre personnel de Bissière se situe aux antipodes des théories scientifiques du Bauhaus. Pour lui, prime le sentiment de la nature, la spontanéité de l'émotion, le but de sa vie d'artiste est d'humaniser le cubisme et de le lier à la tradition française du 17e siècle. Dans ses constructions souvent rigoureuses, la subtilité des accords de couleurs communique un message poétique.

À la veille du second conflit mondial, en 1938, à l'âge de cinquante ans, l'artiste tâtonne entre tradition et modernité, entre raisonnement et effusion. Pensant ne jamais aboutir, il décide de quitter Paris et de s'installer à Boissiérettes, sa vieille terre du Lot, pour y faire retraite. Et de fait, pendant cinq ans, Bissière ne touche pas un seul pinceau : «Je n'avais rien à dire, les événements m'avaient vidé6.» Mais s'il oublie de peindre, c'est peut-être parce qu'il n'est pas venu à Boissiérettes pour cela, mais pour regarder de plus près les herbes, les pierres et le ciel, la marche des saisons. Persuadé qu'il est un artiste fini, il prépare, presque à son insu, une renaissance dont le nom est peinture pure : «Il n'y avait sous mes paupières qu'une masse irisée, où la couleur et la lumière se pénétraient et s'engendraient. Et de toute une poésie ignorée. Quelque chose qui réduisait à néant mes expériences passées7.» Bissière devient un poète travaillé par le don d'émerveillement. La peinture sans arrière-pensée qui peu à peu s'inscrit à nouveau sur les toiles l'incite dans le sens où il désirait s'engager, sans trop savoir cependant comment s'y prendre : «Ma jeunesse a commencé à soixante ans ; c'est alors seulement que j'ai fait quelque chose de valable, parce qu'en moi une profonde tendresse est née pour tout ce qui vit8.» Partout la nature est présente, elle est source constante d'inspiration, faite de pictogrammes rupestres ou de signes géométrisants, plongeant le spectateur dans un monde archaïque non pas décrit mais simplement suggéré, et apprend à libérer son instinct le plus primitif.

La rencontre
En 1948, à l'occasion du Salon de mai des Artistes indépendants bordelais, Bissière annonce son arrivée et celle de trente de ses œuvres dans la capitale régionale par ce télégramme laconique : «Je me bouge9.» Si l'exposition est quelque peu boudée par le public, elle est en revanche une révélation pour les artistes bordelais. Cette même année, un événement autre, aux conséquences qui auraient pu être catastrophiques, vient troubler la vie de Bissière. Il est atteint d'un glaucome, les nerfs optiques sont touchés. L'artiste, torturé, lutte avec la lumière. Sa vue s'altère de jour en jour. La chirurgie ophtalmique pourrait le soulager, mais il est terrorisé et refuse de se faire soigner. À cause de ce handicap, Bissière peint peu : les lacunes dans la vision le poussent à utiliser des tons vifs, des colorations intenses, beaucoup de blanc ; les lignes deviennent imprécises. C'est dans ces conditions particulièrement dramatiques qu'Odette Boyer rencontre le peintre pour la première fois : «Je pense avec terreur que cet homme est menacé de perdre la vue, qu'il voit des êtres dans un brouillard et qu'à trois mètres il ne voit plus les couleurs de ses toiles10.» Cependant, Bissière se libère au contact de l'amitié... et du bon vin apporté de Bordeaux. Après le déjeuner, Odette Boyer demande à voir l'atelier : «Le cœur battant, je suis Bissière en dehors de la maison, en sortant à droite on descend quelques marches verdies, une vieille porte, un loquet de fer, un coup sec, la porte s'ouvre, le sol est de terre battue, un vieux toit garni de poutres, en face une porte vitrée ourlée de toiles d'araignées. Sur les trois côtés du mur, épinglées sur des bouts de planches ou de cartons, se touchent presque les unes sur les autres des images, des images irréelles, primitives, d'où jaillit la couleur. Tantôt c'est un chant, tantôt c'est un cri, tantôt c'est une vision d'enfant, un rêve. Chacune est un monde, un monde merveilleux qui nous transporte à un autre âge, dans un autre continent. 11»
Fortement gêné par sa maladie oculaire, Bissière pratique alors la peinture à l'œuf, nouvelle technique qu'il apprend à maîtriser et dont il donnera les proportions à son invitée quelques mois plus tard : «100 d'œuf; 100 d'huile; 75 d'eau; 45 de vinaigre ou d'alcool. Cela peut se garder plusieurs mois12. » Il se sert de ce véhicule directement avec le pinceau et mélange sa poudre sur sa palette. Le magicien de la peinture répugne cependant à jouer le rôle de professeur et de donneur de leçons : «Je ne crois ni à l'éducation ni à l'expérience, mais seulement à l'instinct le plus primitif venu du fond des âges. La seule chose qu'il faudrait transmettre à d'autres, c'est justement ce qui est intransmissible, ce qui réside au plus profond de l'homme et que nul autre que lui ne peut capter13.» C'est cet instinct et cette grâce qu'il aimerait communiquer à Odette Boyer lorsqu'il lui dit : «Quand je commence une toile je ne sais pas du tout ce qu'elle va être. Au bout d'un moment elle me parle ou ne me parle pas; si elle ne me parle pas je la rejette14
La part du sacré, dans l'œuvre de Bissière est d'une importance considérable. Il est habité par la poésie de la vie, de la nature, en même temps que par le message éternel d'amour. Odette Boyer, profondément mystique, ne peut qu'agréer cette conception de la peinture. Elle aussi, par le biais de l'art, tend à se maintenir également entre l'univers divin et l'univers naturel et à chercher dans l'un et dans l'autre la place de l'homme. L'être humain apparaît dans les deux œuvres dans ses aspirations spirituelles, ses inquiétudes, ses désespoirs, son humilité, sa pureté, sa communication avec le divin. Et c'est l'abstraction qui dit tout cela. D'autre part, la volonté d'archaïsme qui semble marquer la peinture de Bissière trahit le retour conscient vers les hautes époques de l'art français, analysant les structures de l'architecture et des arts décoratifs romans ou des verrières gothiques, comme s'il importait, par-delà la tradition de la Renaissance et son espace perspectif, de renouer avec un art qui n'aurait pas connu de décadence académique. C'est sans doute lui qui conseille à Odette Boyer de visiter Lascaux, afin de la confronter à la simplicité et à la grandeur des fresques de cette splendeur souterraine : «Il y a trente mille ans, et nous en sommes encore là. Nous n'avons rien appris et depuis que j'ai vu cela, je n'ai plus envie d'aller à Rome15.» Bissière ne sait pas faire de compliments, mais les quelques mots stimulants qu'il adresse à la jeune femme et les conseils techniques qu'il prône sont, pour elle, un encouragement merveilleux, même si parfois les critiques, «à cause de l'estime qu'il a pour ce que je fais16», sont difficiles à écouter.

À bien regarder les toiles d'Odette Boyer, l'influence de Bissière se manifeste avec force. Comme pour lui, l'art est, pour elle, essentiellement le produit d'un acte créateur par lequel un homme exprime ce qu'il y a en lui de plus positif, de plus digne d'être communiqué aux autres. Odette Boyer, orientée par l'homme de Boissiérettes, nous propose des nourritures terrestres et spirituelles qui sont hautement savoureuses et toniques. La rencontre avec Bissière a, d'une manière définitive, fixé les éléments d'une écriture qui, avec une sûreté de plus en plus grande, témoigne d'un engagement total d'Odette Boyer dans l'aventure du monde. Aventure morale, pourrait-on dire, puisqu'elle actualise le devenir de l'homme.
Entre 1950 et 1956, le carnet d'Odette Boyer relate sept rencontres avec Bissière. Chacune de ces rencontres est un moment fructueux, enrichissant, et au fil du temps trahit la sympathie naissante et l'amitié sincère enfin qui unissent les deux artistes. Car tous deux poursuivent le même but : «Créer de l'ordre dans le désordre apparent17

L'auteur tient tout parliculièrement à remercier Madame Odette Boyer-Chantoiseau et sa fille Madame Maïlé Fouquel. Qu'elles trouvent ici l'expression de ma spéciale gratitude.

Notes
1. Diplômée de l'école des beaux-arts de Bordeaux en 1931.
2. Thierry Saumier, «L'œuvre abstrait du peintre Jean-Maurice Gay : images d'avanl-garde», Le Festin, n°3, printemps-été 1990.
3. Le carnet, conservé par Odette Boyer, a été mis à notre disposition.
4. Carnet, 28 mai 1950.
5. Ibid.
6. Loc. cit., dans Max-Pol Fauchet, «Adieu à Bissière», Arts, 1965, p.25.
7. Roger Bissière, T'en fais pas la Marie. T'es jolie..., catalogue d'exposition, Galerie Drouin, Paris, octobre 1947.
8. Loc. cit., dans Roger Haschet, La Peinture contemporaine, Paris, 1961, p. 131.
9. Loc. cit. dans Jean Guicliard, «De 1928 à nos jours. Un demi-siècle de peinture à Bordeaux», Les Cahiers culturels de l'association générale des étudiants, Bordeaux, 1961.
10. Odette Boyer, Carnet, 28 mai 1950.
11. Ibid.
12. Carnet, novembre 1952.
13. Loc. cit., dans L'Art abstrait, G. Boudaille et P. Javault, Paris, Casterman, 1990, p. 107.
14. H. Camel, 7 juin 1952.
15. Ibid., 29 mai 1950.
16. Ibid, Carnaval 1952.
17. Ibid, octobre 1954.

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Roger Bissière et Odette Boyer. La communion spirituelle
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