Présumés Innocents : Revue de Presse
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Présumés Innocents

par Xavier Rosan | Article publié en janvier 2001, dans Le Festin n°37.

Du 8 juin au 1er octobre 2000, s’est tenue, au capcMusée d’art contemporain de Bordeaux, l’exposition « Présumés innocents. L’art contemporain et l’enfance ». Manifestation controversée dès son ouverture, elle fait l’objet d’une information judiciaire, suite à une plainte déposée par une association lot-et-garonnaise. Retour sur une exposition qui interroge le regard que nos sociétés portent sur l’enfance, à travers les nombreux commentaires de presse qui lui ont été consacrés.

La plainte déposée en octobre 2000 contre « Présumés innocents », si elle n’était aussi grave, pourrait presque s’inscrire dans le projet formel de l’exposition, tant elle semble en compléter le dispositif. En interrogeant les représentations contemporaines de l’enfance dans l’art, l’intention des deux commissaires, Marie-Laure Bernadac et Stéphanie Moisdon-Trembley, n’était-elle pas en effet de stigmatiser le malaise et, en définitive, l’hypocrisie véhiculés ces dernières décennies dès que l’on aborde un sujet aussi sensible que l’enfant ? De ce point de vue, le message semble avoir été entendu, tout du moins par la presse : « Quatre-vingt artistes internationaux, des années 70 à 90, connus […] ou plus confidentiels, s’attaquent à une hypocrisie sociale nourrie de paradoxes », écrit Géraldine Cazorla, dans L’Express (01/06). « En donnant un titre aussi provocateur à une exposition axée sur le thème de l’enfance, le musée d’art contemporain de Bordeaux a choisi d’ouvrir un débat », ajoute Guillaume Tesson, pour France-Soir (22/07).

Les premiers articles qui paraissent au printemps évitent la polémique. Ils présentent l’exposition et ses enjeux immédiats, situant le thème de l’enfance dans l’histoire de l’art du XXe siècle et déterminant le cadre de lecture actuel : « Elle relate une histoire de la société, dont l’enfant et l’enfance sont devenus des enjeux primordiaux, économiques, politiques et sociaux. » (Mona Crineurt, Art actuel, mai-juin) Le « noyau dur » de l’exposition est clairement identifié – constitué, d’un côté, d’artistes dont les « modalités de productions […] ne sont pas si éloignées de celles de l’enfance » et, de l’autre, de créateurs qui en « utilisent les figures » – autour duquel gravitent des « artistes qui ont tous travaillé sur la mémoire, comme Louise Bourgeois, Jean-Pierre Raynaud ou Kristin Oppenheim » (Id.). Les risques de « récupération, de détournement et de contresens quant [à ces] démarches » sont évoqués, pour mettre en évidence les « conférences sur la pédagogie, la punition et le rapport à la loi » prévues par les organisatrices. Assez vite cependant, se fait jour, dans les comptes-rendus, une vision nuancée de l’enfance, « loin de l’image d’Épinal de bambins immaculés » (Ici et là, mai). La phrase de Christian Boltanski est souvent citée, reprise du catalogue : « Nous avons tous un enfant mort en nous que nous transportons, qui est ce que nous étions et ce que nous ne sommes plus. » L’association de l’innocence supposée à celle de la mort, pour brutale qu’elle soit, s’approche un peu plus de la réalité de l’exposition et de la réalité humaine qu’elle se propose de traiter. Elle libère en même temps un champ d’interprétation insoupçonné : « Tout se passe comme si les artistes, en s’identifiant à l’état indifférencié de l’enfance, aux révoltes de l’adolescence, puisaient ainsi à la source de leur imaginaire, afin d’explorer un nouvel espace poétique de liberté, de fantaisie et de créativité. » (Marie-Laure Bernadac)

« Un monde complexe, grinçant » apparaît alors, « le mythe du paradis perdu s’effrite », constate Géraldine Cazorla dans L’Express (1er juin). On aborde le cœur du sujet : « Si le XXe siècle est incontestablement celui de l’enfant-roi, de sa reconnaissance en tant qu’être singulier, c’est aussi le temps de l’enfant objet, cible de multiples convoitises (commerciales, publicitaires, sexuelles). » (Id.) Enfant-roi ou enfant-objet, les contradictions et les ambiguïtés sont nombreuses dès que l’on aborde cet être en devenir « que nous étions », et les barrières mentales éclatent sous le poids de l’investigation artistique. Premières à faire l’objet d’une contestation en règle, les frontières entre enfance et adolescence disparaissent : « On ne sait pas vraiment où sont les limites. […] Aujourd’hui plus tard que jamais. Jamais pour beaucoup d’artistes. » (Geneviève Breerette, Le Monde, 09-10/07) Il en est également de la frontière entre les sexes : « Elle tend à s’effacer, révélant les images d’un monde androgyne et hors du temps, foncièrement ambigu et passablement immature. » (Catherine Francblin, Artpress, sept.)

Sans limites, « sans tabous », le royaume de l’enfance peut alors apparaître dans son immense complexité à qui accepte d’ouvrir les yeux : « Le Chat qui dort, petite séquence domestique filmée par Joël Bartoloméo, rappelle sans hypocrisie que la cruauté des enfants n’a rien à envier à celle des adultes », note Dominique Godfrey dans Sud Ouest Dimanche (30/07). « À bas l’absolue pureté dont, pendant des siècles, on auréola l’enfant », renchérit Véronique Bouruet-Aubertot, dans Beaux-Arts magazine (août), tandis que, toujours dans la même publication, Laura Dethiville, psychanalyste, confirme : « Cette sexualité de l’enfant que Freud désigne comme perverse polymorphe continue à choquer très largement aujourd’hui. » L’enfant n’est pas un ange, chacun d’entre nous peut en témoigner. « Il y a toujours, dans chaque enfant, quelqu’un d’extraordinairement vivant, créatif et probablement est-ce cet enfant, mutilé par la suite, que les artistes recherchent en eux. » (Id.)

Précisément, ce que les artistes donnent ensuite à voir, c’est souvent ce que la société produit et refuse de regarder en face. « Les œuvres ne baissent pas les yeux devant la violence enfantine. » (V. Bourruet-Aubertot) Dans notre quotidien, celle-ci est omniprésente. « Les médias ont pris pour habitude de kidnapper leur image », reconnaît Guillaume Tesson, dans France-Soir (22/07). L’enfant est devenu un produit commercial, une cible de marketing. Un article du Monde (03/06), par Laurence Benaïm, observe le phénomène de la « bébé attitude », pour laquelle, « de Paris à Londres et New York, le nourrisson devient objet de luxe, faire-valoir siglé, dont le trousseau inspire les plus folles dépenses ». À la concession d’une commerçante de vêtements – « Mettre un prix sur son enfant, c’est terrible. » –, répond la conclusion de la journaliste : « Le bébé s’impose comme un objet d’art et de fascination. »

Sur le même sujet, Stéphanie Moisdon-Trembley rappelle que « Dan Graham a très bien expliqué comment l’irruption de l’image de Brooke Shields, de la lolita, de la femme-enfant, a créé un marché aux États-Unis, et a fait vendre de nouveaux cosmétiques, de nouveaux sous-vêtements pour les enfants. Dan Graham fait une lecture politique de l’adolescence. Il désigne le capitalisme comme l’ennemi et dit “Attention, autour de l’enfance, regardez ce que l’on construit comme système marchand.” » (Les Inrockuptibles, 01/08) Plusieurs artistes semblent ainsi intervenir sur le « corps politique » de l’enfant-adolescent, tels les cinéastes Larry Clarke, Sophia Coppola et Harmony Korine. Selon Olivier Zahm (Libération, 17/06) : le teenager « incarne désormais, dès 12 ou 13 ans, ce qui reste de l’idée de contre-culture […]. Symbole d’insoumission temporaire, programmée et convertible en cliché publicitaire. »

Les territoires nécessairement mouvants de l’enfance, puis de l’adolescence sont exposés sans faux-semblants par les artistes, qui en révèlent les charmes comme les aspérités. Par la poésie ou par l’intransigeance de leur démarche, ils interrogent les peurs et les silences d’une société coupable de dissimulation et « qui ne veut plus grandir » (Numéro, juin). « Or, la société est réellement pédophile, explique l’artiste Claude Levêque (cité par Nova magazine, sept.) : tout le monde a un désir d’enfance, de sa propre enfance, d’un monde enfui. Mais nous sommes à un point où la société n’arrive plus à le reconnaître, elle s’accuse elle-même, il n’y a plus de débat. »

La presse s’est également largement fait l’écho du climat bordelais tendu dans lequel l’exposition a vu le jour. Élisabeth Lebovici et Bruno Masi relèvent, dans Libération (06/07), que Présumés innocents « ne bénéficie pour l’instant d’aucun affichage municipal. Elle ne figure pas non plus dans les bulletins culturels, le nom du maire ayant été également retiré du carton d’invitation au vernissage. » Aux « rumeurs » d’incitation à la violence et à la pédophilie, le directeur du musée, Henry-Claude Cousseau répond, dans Le Monde du 9 juillet, que « les œuvres ne portent pas atteinte à l’enfance, même si certaines sont crues et directes », tandis que, dans la même édition, Marie-Laure Bernadac constate que « personne n’a été choqué ». De fait, hormis Christophe Flubacher, dans L’Hebdo suisse (10/08), qui conteste « la violence parfois insoutenable » de la manifestation, les critiques saluent unanimement la pertinence du sujet et du « constat social » (L’Express) et l’audace de la réalisation, « celle que les meilleurs centres d’art sauront envier au musée des entrepôts Laîné » (Gilles-Christian Réthoré, Sud Ouest, 15/06). Geneviève Breerette (Le Monde, 10/07) considère même que « les images proposées n’ont rien qui puisse choquer les enfants “présumés innocents” qui visitent l’exposition, lesquels en ont d’ailleurs vu d’autres, dans le genre vert et pas mûr à la télévision ». « On peut même reprocher à l’exposition d’être édulcorée, ajoute-t-elle. […] L’autocensure a joué. » Pourtant, si « la période d’inquiétude et de culpabilité diffuse qui est la nôtre n’est pas toujours propice à la réflexion » (Dominique Godfrey), l’art reste bien « le seul champ où il [est] possible d’aborder librement la question de l’enfance et de l’adolescence » (Jade Lindgaard, Les Inrockuptibles, 01/08).

L’information judiciaire en cours amène pourtant à penser que cet espace de liberté est menacé. Les plaignants souhaitent « que cette exposition ne soit plus montrée nulle part, que le catalogue soit saisi » et « que les œuvres soient détruites » (Le Monde, 20/12). Dans l’Allemagne de 1933, on aurait parlé d’« art dégénéré ». Vingt-cinq artistes sont montrés du doigt pour le « caractère pornographique ou violent » de leurs œuvres, parmi ceux-ci quelques pointures de l’art contemporain : Cindy Sherman, Annette Messager, Nan Goldin, Mike Kelley, Christian Boltanski …« J’espère que l’on ne va pas revenir au temps des procès d’Oscar Wilde ou de Baudelaire », commente Alain Juppé, le maire de Bordeaux, également concerné par la plainte. Pour les commissaires, citées par Libération (19/12), il s’agit d’une atteinte grave portée « à la liberté d’expression, à la dignité de l’artiste, au respect des œuvres et de la mission des institutions et des intellectuels ». Cette offensive judiciaire prouve en définitive à quel point Marie-Laure Bernadac et Stéphanie Moisdon-Trembley – « deux mères de famille » – ont vu juste : l’enfance est un sujet à part entière de l’art contemporain et un gouffre d’hypocrisies sans fond.

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