Matteo Bandello. Chroniques italiennes en Agenais
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Italies

par Michel Simonin | Article publié en décembre 1990, dans Le Festin n°5

Saluons, à notre manière, le Bandel agenais qui, comme tous les auteurs trop peu connus, mériterait évidemment de l'être... Les actes très copieux d'un colloque1 qui lui fut consacré viennent de paraître pour combler ce vide. Matthieu Bandel est commenté, mais il avait déjà été auparavant adulé, copié, traduit et illustré... Par Goor notamment, au début du siècle. Voici piochées dans une édition des Nouvelles quelques images fidèles, puis l'exemple d'un récit qui atteste que cet évêque italien en Agenais aux écrits généreux n'attend plus désormais que son Fier Paolo Pasolini.
 

L'homme naît clans cette plaine d'Allessandria où les armées de Napoléon s'arrêteront quelques siècles plus tard. Matteo Bandello n'est pas toscan, mais lombard ; c'est plus que la revendication coquette d'une langue qui passe alors pour être moins pure que le parler de Florence, quelque chose comme d'être d'une nation, d'une culture plus anciennes, plus rudes que celles qui dominent l'Italie du temps des Borgia, puis des Medicis.
Oublions quelques décennies. Le voilà évêque in partibus d'Agen, attendant de céder son siège épiscopal à un cadet de grande famille. Et de loisir. Car le moins que l'on puisse dire, c'est que notre prélat préfère à la visite de ses ouailles, les conversations civiles avec Marguerite de Navarre. La sœur de François 1er est sa voisine ; elle dicte ce qui deviendra son Heptameron. Or Matteo travaille de son côté depuis longtemps à un recueil de nouvelles. À ses amis, à la reine, qui séjourne à Nérac, il en a déjà dédié et adressé quelques unes. Que l'on n'attende pas de lui l'une de ses innombrables et plates imitations du Decameron, comme la Renaissance italienne ne cesse d'en produire. Toute ressemblance avec le recueil de Boccace s'arrête au fait que les deux écrivains, le Toscan et le Lombard, préfèrent le récit court à l'histoire longue, et à quelques thèmes communs. Pour le reste, leurs visions du monde s'opposent. Le cadre du Decameron, la scansion du livre en dix journées, les variations sur un thème obligé suggèrent un univers stable, dont on fait le tour, sous l'autorité divine. Rien de tel dans les Novelle qui s'accumulent au gré des lectures ou des informations dont se nourrit Bandello qui dit préférer à tout, c'est-à-dire à la tradition littéraire, le vrai. Notre Lombard cultive la variété, les cas singuliers : "Varri accidenti e pericoli grandissimi avvenuti a Cornelio per amor d'una giovane". Ce qui arrive, l'"accident", forme la trame de son livre.

Le rire et les larmes ont tour à tour leur place dans les Novelle. Mais tandis que leur comique, traditionnel et volontiers trivial, ses "histoires tragiques" ont envahi l'Europe à partir du milieu du 16e siècle, au point que bien vite le nom de Bandello est devenu plus célèbre en France, Angleterre ou Espagne, qu'en Italie. Comment expliquer que ses "chroniques italiennes" – cette référence à Stendhal n'est pas fortuite : il sut faire son miel, avant Musset, du conteur lombard – n'aient trouvé lecteur à l'étranger qu'à condition qu'elles fussent sanglantes et érotiques ? On s'est plu longtemps à évoquer la rencontre entre la nature de cette veine d'inspiration, et l'actualité politique et religieuse, à la fin du Concile de Trente, à souligner la dégradation de l'économie – naissance de l'inflation –, du climat – apparition d'une mini-glaciation –, et d'autres phénomènes qui assombrissent un Cinquecento qui avait si bien commencé. D'un mot, comme le Diderot de l'Encyclopédie, mais de façon moins consciente, Bandello aurait pressenti l'esprit de son temps. Sa fortune européenne répondrait à sa clairvoyance. La vérité est plus complexe. Sous l'Occupation, les Français préféraient le spectacle du divertissement, y compris le plus niais, à celui de la tragédie. Si leurs ancêtres de la Renaissance, placés dans des conditions semblables ont cependant élu notre Lombard pour les plus cruelles de ses narrations, c'est qu'elles leur offraient une matière inouïe et savoureuse. Cicéron le savait bien : rien de plus suave et, à la limite, de roboratif, que la lecture du malheur des autres, surtout s'il excède celui que nous vivons. En outre, et c'est le point capital, exhiber le châtiment des méchants suppose que l'on ait auparavant rapporté leurs péchés. Rien n'y fera : faire détester le vice passe par la peinture du vice. Bandello s'y entendait, d'une plume légère, en quelques mots bien sentis. Mis en français, selon la mode du temps, c'est-à-dire dans des adaptations où la longueur de la novella originale est multipliée par dix ou plus, il devient un auteur érotique. Sans doute, au dénouement, comme dans les Liaisons Dangereuses, les méchants sont-ils exécutés et se confessent-ils. Le mal, c'est-à-dire le plaisir de lire, est fait. À ces motifs puissants sinon nobles, il convient encore d'ajouter la nouveauté d'une démarche qui ne se contente pas de dénoncer les maladies de l'âme – la passion, l'ambition –, mais les étudie, sonde et analyse afin de comprendre. Ici Bandello est plus moderne que ses traducteurs. Il énonce plus qu'il ne dénonce. Rien de tel chez le Commingeois Belleforest, le principal responsable de son introduction en France. Cette fois, il n'est question que de morigéner des lecteurs adonnés à toutes les débauches de corps et d'esprit, contaminés par les coutumes populaires, comme par l'hérésie genevoise.

Note
1. Les Actes du Colloque International d'Agen (1986), organisé par le Centre Matteo Bandello d'Agen, ont été réunis en 1990 par Jean Cubelier de Beynac et Michel Simonin : Du Pô à la Garonne, 1990, Centre Matteo Bandello d'Agen, 3, place de Verdun, 47000 Agen.

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