Le Splendid Hôtel de Dax. Vers la splendeur retrouvée
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Hôtels

par Jean-Claude Lasserre | Article publié en septembre 1996, dans Le Festin n°20

Grâce à un travail exemplaire, dû à la démarche attentive et sensible des architectes chargés du projet de réhabilitation, l'ancien palace-hôtel de Dax est en train de retrouver son titre, non usurpé, de "Splendid Hôtel".
La visite de chantier qui nous transporte sur les échafaudages de la façade, tout près des céramiques bleues ou des smaltes étincelants des mosaïques (dues à Danielle Justes), nous redonne un après-goût de l'éclat et du faste retrouvés des années trente.

[à lire également : Delphine Costedoat, Dax Art déco, éd. Le Festin, 2005]

Pour le voyageur même pressé qui, traversant la ville de Dax, emprunte le pont obligé sur l'Adour, le Splendid Hôtel ne peut passer inaperçu tant il s'impose le long des berges aménagées comme une sorte de signal stratégique et publicitaire aujourd'hui relayé – conforté même – par la toute récente Résidence des Thermes, nouveau fanal bleu dans la nuit dacquoise1. Si l'œuvre de Jean Nouvel traduit bien le pari de la Compagnie thermale de Dax, fierté de la municipalité, de redorer le blason du thermalisme dacquois par une œuvre résolument de ce temps, celle d'Expert et Granet, quelques décennies auparavant répondait aussi aux mêmes exigences de restauration et de modernisation de la cité thermale.
En effet, la station de Dax, exploitée depuis l'Antiquité mais de manière sporadique, n'échappe pas au mouvement général de rénovation que connaît le thermalisme français dans I'entre-deux-guerres2. Déjà, à la veille de la Première Guerre mondiale elle était devenue une station active et modernisée, dont les ressources hydrologiques étaient essentiellement exploitées par trois grandes sociétés anonymes dont celle de Dax-Salins-Thermal qui devait sa création, en 1890, à l'exploitation à des fins thermales de bancs de sel découverts en décembre 1862 par Claude Lorrin dans les fossés Saint-Pierre. Sous l'impulsion du maire Raphaël Millies-Lacroix (1850-1941), brillant homme politique réputé pour son honnêteté et son esprit d'économie – qui le faisaient comparer à Colbert, marchand drapier comme lui –, cette société avait acheté à la commune pour les détruire les anciens bâtiments de la caserne et du château-fort situés en bordure de l'Adour3. En contrepartie, elle devait édifier sur leur emplacement un établissement thermal et un casino, luxueux édifice de briques et pierres, œuvre de l'architecte Pierre Esquié, lauréat du concours lancé en 1890, aidé des statuaires J. Labatut et Jubin4

La première pierre du bâtiment posée par le président Carnot en 1891, l'établissement est enfin ouvert à un public de curistes avides de bénéficier au maximum des bienfaits de la cure et des plaisirs de "l'après cure" dans la nouvelle salle des fêtes richement décorée. Il faut préciser qu'à côté de ce grand établissement, de ceux des thermes et des Baignots, eux aussi rénovés, existaient de nombreux autres équipements qui, dans des régions plus modestes – "Dax possède des installations pour toutes les bourses et pour tous les goûts." (Guide Joanne, 1908) – complétaient fort heureusement une infrastructure ainsi modernisée et diversifiée.

Après la Première Guerre mondiale, durant laquelle, d'ailleurs, Dax avait accueilli de nombreux blessés et malades, l'activité thermale ne retrouvant pas le dynamisme de la Belle Époque baissa dans des proportions inquiétantes. Une Étude sur la station thermale de Dax, réalisée à l'époque, mais jamais publiée car trop critique peut-être, imputait cet état au quasi-monopole des Grands Thermes, à la sous-exploitation des bains salés et à la présence d'établissements mal gérés et plus du tout au goût du jour5. Pour remédier à cette situation de crise, l'auteur anonyme de l'étude ne voyait un salut possible que dans la concentration capitalistique : "Il faut remplacer le petit boutiquier thermal par la grande entreprise qui est seule capable de régénérer notre ville." Comprenant alors fort bien qu'en matière de modernisation la seule solution possible consistait dans le regroupement des forces, Eugène Millies-Lacroix (1861-1961) s'employa avec ardeur à relever le défi. Fils de Raphaël Millies-Lacroix, maire inamovible de Dax de 1929 à 1959, malgré quelques éclipses, sénateur en 1932, c'est un marchand de tissus formé aux Hautes Études commerciales dont les affaires rayonnaient des Landes au Pays basque, après avoir fondé, en 1924, avec un négociant bayonnais, "La Nouveauté française en Pays basque" qui exploitait des magasins de nouveautés à Bayonne, Biarritz et Hendaye6. Entreprenant et ambitieux, son premier acte, entre 1926 et 1927, fut la constitution, à partir de Dax-Salins-Thermal, d'une nouvelle société qui prit le nom de "Société immobilière et fermière des eaux thermales et minérales de Dax" dont il détenait 35 % des actions, les autres se répartissant entre un sénateur et un propriétaire parisien. Puis, il se rendit maître en un tour de main de la plupart des établissements et hôtels thermaux afin de réunir autour d'eux les terrains qui pouvaient se prêter à la création d'un véritable quartier thermal – du Pont de Dax aux Baignots, rattachés en 1930 –, construire de nouveaux hôtels avec établissements appropriés à chaque catégorie de curistes et créer les divers organismes qui constituent une véritable station moderne. C'est ainsi que se posa aussitôt à la nouvelle société le problème de la reconstruction de l'établissement de Dax-Salins-Thermal qui avait brûlé en 1925. Si la société accepte le principe de la reconstruction sur place, elle ne se décide cependant pas à réaliser les ambitieux avant-projets qui avaient été, dès 1925, commandés à l'architecte André Granet (1881-1978), qui produisit une série de beaux dessins fortement imprégnés par la personnalité et la manière de Roger Henri Expert (1882-1955), créateur notamment de belles villas balnéaires au Moulleau7.

Si ce programme grandiose et utopique ne fut pas conduit à terme, il servit toutefois de point de départ aux réalisations actuelles et fut en tout cas toujours considéré par ses promoteurs comme la base à de possibles projets d'extension. La décision était prise alors de reconstruire sur des conceptions bien différentes et l'interdiction d'édifier un hôtel ne se posant plus, la Société choisit d'élever un hôtel thermal ou Splendid Hôtel, sur les ruines de l'ancien établissement, et, à l'angle de l'actuel cours de Verdun et du boulevard de la Marine, l'Atrium-Casino, sur les "emplacements occupés antérieurement par les machines des Grands Thermes devenus inutiles par l'emploi de la puissance électrique" (Millies-Lacroix). Les nouveaux projets sont toujours l'œuvre de Granet, assisté sur place par les architectes locaux Albert Pomade (1880-1957) qui construira à Dax la villa moderne d'Eugène Millies-Lacroix et Jean-Baptiste Charles Prunetti (1892-1980) qui, comme son confrère, travailla à Hossegor8. Conçu pour une durée limitée, rapidement construit par l'entreprise Chouard en conservant une partie des bâtiments anciens et en utilisant les moyens techniques de l'époque en matière de béton armé, le Splendid Hôtel apparaît aux yeux de son promoteur comme le monument thermal le plus moderne, "le plus complet, le plus confortable qui ait été édifié dans une station française ou étrangère." Qu'importe ce satisfecit, bien compréhensible d'ailleurs, le bâtiment s'impose toujours à l'attention, par ses dimensions et sa présence prégnante, dans l'urbanisme dacquois, avec ses hautes et répétitives façades austères à travées étroites où alternent balcons à balustres et légers avant-corps sommés de panneaux de mosaïques, son couronnement à arcades en tuiles vernissées qui semble alléger l'ensemble. Son plan en H massif réutilise adroitement les murs de l'ancien casino, devenu axe central de la composition avec, à l'ouest, arcades et escalier, ainsi qu'une partie de ceux de l'établissement thermal, notamment dans l'aile nord-ouest en bordure de l'Adour ; il répartit en sous-sol les salles de soins, déploie aux étages, selon une organisation commune aux hôtels de ce style, le long d'interminables couloirs, l'enfilade monotone des chambres, et réserve au rez-de-chaussée les grands et beaux espaces publics de la réception, hall, fumoirs, salle à manger et leurs extensions vers la rue et le fleuve, passages, terrasses, emmarchements, divers jardins. Ceux-ci à peu près respectés ont fort heureusement conservé en partie leur riche décoration – lustres et murs lumineux du hall, décor néo-classique du fumoir, profils découpés de villes courant le long des murs... – qui conserve un peu de l'air du temps et de l'ambiance d'un palace des années trente9.

C'est pour toutes ces raisons que l'édifice et son décor furent inscrits, le 18 décembre 1991, à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques et placés ainsi sous la vigilance de l'architecte des Bâtiments de France du département des Landes. Bien avant cette importante décision, le suivi plus ou moins régulier du bâtiment avait permis de mettre déjà en évidence un certain nombre de désordres plutôt inquiétants dus certes au travail du temps, mais aussi à la conception architecturale initiale qu'une gestion pas toujours attentive, avant que l'hôtel ne devienne en 1968 propriété municipale, n'avait pas assez pris en compte. C'est pourquoi la ville de Dax, en liaison avec l'architecte des Bâtiments de France, M.-Gabriel Jonquères d'Oriola, a engagé une lourde et longue démarche de réhabilitation de l'édifice. Dès 1995 un appel à candidature est lancé pour les travaux, pour la réalisation desquels, le 21 avril de la même année, un jury composé d'élus et de personnes compétentes a retenu le cabinet d'architectes Jean-Pierre Martiguet et Hervé Soriano qui s'étaient déjà distingués dans l'intelligente et sensible restauration du casino de Salies-de-Béarn, édifié dans les années 1930 par Joseph Hiriart, Georges Tribout et Georges Beau10. Associés au bureau d'études béton Jacques Laborde, les maîtres d'œuvres se livrèrent tout d'abord à un sérieux travail de diagnostic architectural, mêlant recherches documentaires et études techniques poussées11. Une série de relevés et d'investigations complémentaires s'avérèrent indispensables afin de mettre à jour les documents disponibles et parvenir ainsi à une plus grande précision (état des lieux des terrasses et abords ; mise à jour des élévations ; reconnaissance des structures bâties...). C'est ainsi que sont peu à peu apparus dans leur ampleur les défauts de la construction et les ravages du temps, l'hétérogénéité des matériaux utilisés, l'absence de joints de dilatation, la conception en bloc des éléments décoratifs en acrotères, balcons, mosaïques et pergolas, la carbonatation des bétons très poreux, les fers apparents... Leur analyse poussée confrontée aux documents originaux de Granet déterminèrent alors les grands axes d'orientation d'une restauration délibérément conduite dans le respect et la remise en état d'éléments architecturaux fidèles au projet et à "l'esprit Granet 12". Un programme de restauration à entreprendre sur les façades, la terrasse haute et les abords est ensuite programmé en tranches successives qui tenaient compte de l'étalement des dépenses sur plusieurs exercices budgétaires (avec participation de la Ville, du Département, de l'État et de la Région), de l'ouverture de l'établissement au public, du projet toujours envisageable de rénovation et mise aux normes de l'hôtel qui pourrait être mené en parallèle et impliquerait des contraintes supplémentaires de coordination avec les travaux à mener sur les extérieurs.
Après consultation des entreprises, la première tranche de travaux débuta promptement le 13 novembre 1995, à savoir la reprise des façades du dernier niveau, l'étanchéité de la terrasse, la restauration à l'identique des éléments architecturaux du couronnement en les désolidarisant les uns des autres, et la remise en état des panneaux de mosaïque13. Trente et un panneaux de mosaïques, placés à dix-huit mètres de haut, ornaient en effet la façade, apportant à un ensemble plutôt austère un élément coloré supplémentaire. Totalement solidaire de la structure, ils avaient été exécutés sur place en pose directe en utilisant des échafaudages alors en place pour la construction. Composés de smaltes débités dans des plaques de verre provenant sans doute de la Maison Briare, ils étaient l'œuvre des ateliers Lizier de Biarritz, famille venue du Frioul comme celle des mosaïstes Odorico, à Rennes, ou Facchina, à Paris, ce dernier fort célèbre pour avoir joué sous le Second Empire un rôle essentiel dans le renouveau de la mosaïque, comme en témoignent ses travaux à l'Opéra de Paris ou à la chapelle du Rosaire de Lourdes. Trop détériorés pour être conservés ou restaurés, il fut décidé de les changer. Pour ce faire, les maîtres d'œuvre firent appel à la mosaïste et historienne de l'art Danielle Justes, installée dans les Landes, à Préchacq-les-Bains.
Aidée de l'entreprise de maçonnerie Gayan, travaillant sans relâche avec trois mosaïstes-peintres pour tenir les délais, elle imagina un système de pose permettant – ce qui était indispensable – de désolidariser les panneaux de la façade ; un matériau léger de ciment et fibre de verre de faible épaisseur fut requis à cet effet, sur lequel les panneaux de mosaïques furent reconstituées. Quant aux platines de verre nécessaires au taillage des smaltes, elles furent fournies par les établissements Orsoni, de Cannaregio, à Venise. Ainsi préparés en atelier et reconstitués dans les nuances de vert, d'orange et de blanc en vingt teintes différentes, ils furent ensuite fixés par des pièces en inox à l'emplacement prévu à cet effet14.

S'il est encore trop tôt pour se prononcer d'une manière définitive sur ce chantier qui doit durer jusqu'en 1998, et en tirer des leçons, il est cependant possible de souligner d'ores et déjà la qualité du travail accompli dans les délais, l'exemplarité de la démarche voulue par les architectes et défendue avec sincérité et conviction, sans dogmatisme inutile, chaque cas trouvant, en douceur et en nuance, sa solution adaptée. On peut comprendre alors le ton enjoué que sait trouver le rédacteur anonyme du Dax magazine qui, dans son numéro d'avril 1996, saluait ainsi la renaissance du Splendid Hôtel : "Aujourd'hui, les arcades se sont ornées de tuiles en céramique bleue15 ; les façades s'habillent de tons différents destinés à déterminer la future couleur du Splendid ; les mosaïques reprennent leur place importante dans la décoration après le travail minutieux de reconstitution à l'identique..." Dans les prochaines années, les travaux prévus au programme suivront ; s'ils pouvaient être accompagnés par une restauration intérieure de la même qualité, le Splendid Hôtel retrouverait alors et pour longtemps la splendeur qu'il avait lors de sa construction en ces jours heureux, trop heureux, où les curistes ne savaient pas encore qu'ils dansaient sur un volcan.

Danielle Justes a été sollicitée pour réaliser la rénovation à l'identique des trente-et-un panneaux de mosaïques du Splendid Hôtel. Elle est une des très rares mosaïstes de France. Elle intervient depuis plus de dix ans avec des réalisations de fontaines et bas-reliefs (Dax, Mugron,Tarnos), de mosaïques murales (Saint-Geours de Maremne, Souprosse, Armée de terre à Dax) et pavementales (notamment une allée pavée de marbres noirs et blancs en hommage au paysagiste Yves Brünier, décédé en 1991, et qui devait réaliser un projet d'aménagement environnemental avec l'architecte de la Résidence des Thermes, Jean Nouvel ; et le pavement de la Place dous Haous, à Tarnos, (en cours de réalisation), et de restauration (restauration in situ des mosaïques pavementales du 19e siècle du château d'Arcadie, à Biarritz).

 

 


Notes
1. Gilles Brochard, « La Résidence des Thermes », Le Festin n°11, pp. 55-59.
2. Villes d'eaux en France, sous la direction de Lise Grenier, IFA, 1985 ; Dax, ville d'eau, Dax, 1984 ; Bordeaux et l'Aquitaine, 1920-1940, urbanisme et architecture, Paris, 1988.
3. Michel Chadefaud, "La Renaissance du thermalisme palois", Études géographiques offertes à Louis Papy, Bordeaux, 1978 ; Jean Vergés, "La Longue Marche du thermalisme dacquois", Bulletin de la Société de Borda, 1988, pp. 381-394 ; pour Raphaël Millies-Lacroix, voir Dictionnaire biographique, mémoire des Landes, sous la direction de Bernadette Suau, Comité d'études sur l'histoire et l'art de la Gascogne, 1991.
4. "Casino et établissement thermal de Dax", Monographies de bâtiments modernes, A. Raguenet, Paris, 1894.
5. Louis Chadefaud, op. cit., pp. 523-524.
6. Dictionnaire biographique, op. cit., p. 23.
7. R. H. Expert architecte, IFA/Moniteur, 1983.
8 . Claude Laroche, Hossegor, 1923-1939, coll. Les Cahiers du Patrimoine, APIA/Le Festin, 1993.
9. Murs et décors, t. II, Éd. Alevy, Paris, 1931.
10. Jean-Claude Lasserre, "Casino de Salies-de-Béarn", Bordeaux et l'Aquitaine, op. cit., p. 207 ; Barbara Pécheux, L'Architecture thermale de Salies-de-Béarn de 1857 à 1930, Maîtrise d'Histoire de l'art contemporain sous la direction de Marc Saboya, 1993-1994, et "Hôtellerie de luxe à Salies-de-Béarn", Le Festin n°17-18, 1995.
11. Fonds Granet en dépôt au centre des Archives de l'architecture moderne (IFA) ; plans d'état des lieux établis par M. Lissalt, architecte, travaux d'entretien.
12. Jean-Pierre Martiguet et Hervé Soriano, Splendid Hôtel de Dax, diagnostique, 1955.
13. Bernard Aldebert, "Une nouvelle jeunesse pour les bétons", Le Moniteur n°4817, 22 mars 1996.
14. Bernard Aldebert, "Une nouvelle jeunesse", op. cit., et renseignements oraux de Danielle Justes.
15. Elles sont fabriquées par la tuilerie Blache, de Loire-sur-Rhône, à Givors.

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