Le Paysagisme abstrait en Aquitaine
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Abstractions

Par Fausto Mata | Article publié en septembre 1990, dans Le Festin n°4

La peinture abstraite en Aquitaine se reconnaît deux "maîtres" : Roger Bissière, qui représenta la France, il y a quelques vingt-cinq ans, à la Biennale de Venise, et Victoire-Élisabeth Calcagni. Depuis, de nombreux artistes ont suivi leur exemple, tout en affirmant une personnalité incontestable, tels Christian Gardair et Claude Lagoutte. Portrait de groupe et première esquisse de ce qui pourrait être une véritable école de peinture.

« La peinture n'a jamais eu pour but de représenter le monde, de le copier, mais de l'inventer perpétuellement, de retrouver sa géométrie secrète, son sens profond. »

Jean Bazaine

L'Aquitaine aurait-elle une spécificité qui se traduirait par un «génie» artistique particulier? La situation est forcément complexe et la réponse plurielle. Il semble néanmoins que le paysage soit une constante tout au long des 19e et 20e siècles. Grand nombre d'artistes bordelais, tels Auguin, Cabié, Lépine, Marquet, Lhôte et Boissonnet, ont cultivé cette tradition du paysage. Ce classicisme formel se retrouve aujourd'hui dans les paysages fantastiques de Poumeyrol, Ugarte et Mohlitz, qui méritent à eux seuls une étude approfondie.
L'abstraction ayant marqué de son empreinte l'art du 20e siècle, nous nous attacherons à un certain nombre d'artistes aquitains qui conjuguent paysage et abstraction. C'est Roger Bissière (1886-1964) qui, d'emblée, s'impose à la fois comme le fondateur et le maître de ce mouvement. Né à Villeréal, dans le Lot-et-Garonne, il se rattache cependant à Bordeaux où il s'installe avec sa famille en 1901. Jusqu'à la fin de 1909, il poursuit ses études au lycée Michel-de-Montaigne et ensuite à l'école des beaux-arts. Plus tard, en 1939, à la suite de son retour de Paris, bien qu'il vive à Boissiérettes, ses rapports avec Bordeaux demeurent intenses par l'intermédiaire de Victoire-Élisabeth Calcagni (1899-1969). Cette artiste naquit à Dax, mais elle vécut à Bordeaux dès 1927. Après leur rencontre en 1919, il s'ensuivit entre les deux peintres une grande amitié. Les fruits de cet élan artistique, Calcagni les transmet à Christian Gardair (1938-) qui fit son apprentissage auprès d'elle à partir de 1962. Révélant vite un art très personnel, il présente sa première exposition à la galerie du Fleuve en 1964. Vers 1975 apparaît sur les cimaises l'art de Claude Lagoutte (1935-1990), un autre "bordelais". Né à Rochefort, il a fait des études scientifiques à Bordeaux (tout comme Gardair).
Ces quatre artistes appartiennent à deux générations différentes. Mais entre eux des amitiés solides se sont nouées autour de l'art. Chacun en accord avec sa personnalité a édifié un univers plastique bien à lui; toutefois, il semble que des liens repérables puissent les unir en un courant artistique. Comment comprendre leur peinture abstraite alors qu'ils parlent de paysage voire d'étude sur le motif? «J'essaye, disait Bissière, de recréer un monde à moi, fait de mes souvenirs, de mes émotions, où demeurent l'odeur des forêts qui m'entourent, la couleur du ciel... Le paysage qui m'entoure, le ciel sous lequel j'évolue, la lumière du soir ou du matin, je ne cherche pas à l'imiter, mais inconsciemment je le transpose et le rétablis dans tout ce que je fais.» Calcagni parlait d'une «abstraction suggérée» : «Ce sont des sujets rêvés dans un monde issu de la réalité – un monde au-delà des apparences ordinaires, afin que chacun puisse y accrocher son propre rêve.» L'on connaît l'amour de Bissière pour le paysage lotois qui entourait sa ferme; il en va de même de Calcagni, qui portait en elle d'autres paysages, tels ceux des Landes de son enfance, de la Gironde et de la Suisse où elle œuvra beaucoup à la fin de sa vie.

Gardair est sans nul doute l'exemple le plus abouti d'un processus cézannien; son enracinement dans le vignoble bordelais et l'estuaire de la Gironde lui procure le motif de toute sa réflexion picturale. Le vignoble est un espace cartésien, érigé par la volonté et le labeur de l'homme, écho à la rigueur de l'artiste qui accepterait tel un vigneron de n'être qu'un artisan, construisant son tableau ligne après ligne, touche après touche, presque invariablement. Depuis quelques années, l'estuaire lui ouvre les portes de l'horizon et du lyrisme. «Il regarde en direction de l'horizon, où se nouent l'ultime et l'originel". Ainsi que l'a montré Michel Collot1, l'horizon est ce non-lieu qui transforme le lieu en paysage: il donne "la mesure du monde", il ouvre "une profondeur, à la jointure du visible et de l'invisible2

À l'opposé de Gardair l'enraciné, se trouve Lagoutte le nomade. Son art a, lui aussi, comme point de départ le paysage qu'il s'approprie, mais celui-ci est très varié, voire exotique: s'il lui arrive d'apprivoiser les tonalités et l'espace girondin, ceux de l'île d'Oléron, de Bretagne ou des Alpes, le plus souvent, ses pas conduisent le marcheur qu'il est dans des contrées éloignées, et très régulièrement en Inde. Tout en marchant, l'artiste prend possession de la terre qu'il foule, de l'air qu'il respire, prélevant, tel un géologue, des pigments qu'il incorpore dans ses œuvres qui sont comme le «redéploiement des terres traversées3». Il cherchait, l'Inde lui a tout révélé : couleur, rythme, musique, poésie, vision cosmique et mystique. «J'ai découvert, dit-il, que l'Inde, et surtout le bouddhisme, donnait depuis toujours la même image du monde : celle d'un continu, sans les dualismes (absolu/relatif, dieu/homme) qui ont fabriqué l'Occident. Cela m'a réconforté dans l'idée qu'il y a sans doute une peinture sans cadre, ni milieu, sans envers, ni endroit, sans haut ni bas, qui n'emprunte rien au jeu de la représentation, sans le décalage entre l'idée et la forme... une peinture qui est toute matière, c'est-à-dire tout esprit4

Il est aisé de comprendre l'amour pour un paysage avec ses formes et ses lumières particulières. Un regard extatique, les sensations qu'il produit en nous sont sources de poésie et de musique. Mais comment faire de la peinture abstraite avec des visions de paysages réels? Car il ne s'agit pas d'imiter la nature, mais plutôt, selon Aristoote, de «mener à son terme ce que la nature est incapable d'œuvrer». C'est en pensant à ce paradoxe que Michel Ragon qualifia cet art, en 1956, de "paysagisme abstrait". Il s'agit d'un module de base, souvent un quadrillage qui architecture la peinture. Ce maillage issu de la tradition cubiste devient avec Paul Klee un réseau de dédales inspirateur d'images paysagées. Bissière rend cette structure souple et vibrante comme pour mieux capter les frissons de la nature et de l'âme. L'œuvre de Gardair se distingue par sa linéarité, son graphisme, qui, tel un filet de pêcheur, capterait la vibration de la lumière et la naissance des souffles à la surface de l'eau. Le module de Lagoutte est une combinatoire de formes carrées et triangulaires qui s'assemblent horizontalement sur des bandes de toiles découpées et cousues entre elles. Ainsi s'élabore une peinture qui est comme une cartographie intime où se retrouvent les lignes sinueuses des chemins, les silhouettes des montagnes et, ici et là, quelques mots qui nous renseignent sur les états d'âme de l'artiste, ses lectures et ses rencontres.

La peinture n'étant plus la reproduction d'un paysage, elle en devient une épure, l'idée de la globalité en symbiose avec l'univers. Ce «paysage», qui conjugue le «dialogue avec le visible» et «l'espace du dedans», se situe aux confins de la musique et de la poésie. Le quadrillage est une composition sérielle aussi incantatoire qu'un chant primitif. Les changements infimes apportent la modulation d'un raga indien où les notions de temps à l'occidentale sont abolies. Les œuvres de Gardair et de Lagoutte appartiennent bien à leur époque : elles révèlent la fascination de la répétitivité, inhérente aux cinquante dernières années et elles seraient proches de l'esprit des accumulations de Arman ou de Andy Warhol. Elles peuvent aussi servir de partition poétique à l'écoute des musiques de Pierre Boulez, Stockhausen ou de John Cage. Les Scènes franciscaines (1983) de Lagoutte d'après Olivier Messiaen illustrent la parfaite adéquation entre peinture et musique contemporaines. Leurs œuvres seraient encore plus profondément nourries par la poésie: les amis de Gardair ne s'appellent-ils pas Jean-Michel Maulpoix, Michel Collot et Pascal Riou qui ne sont autres que des poètes.

L'art de Gardair et de Lagoutte les rapproche d'un courant esthétique majeur en France dans les années 1960-1970 : le mouvement Support-Surface de Claude Viallat et Simon Hantai a beaucoup insisté sur des notions de récurrence. Lagoutte fut intéressé par la démarche de Viallat ; leur différence est cependant notoire, dans la mesure où Lagoutte recherchait la plénitude de la peinture, la richesse et le raffinement du coloris, qualités propres aux quatre artistes aquitains, alors que Viallat avait une attitude plus militante. Lagoutte se rapprocherait davantage des «tressages» de Rouan, lui aussi remarquable coloriste. Gardair semble n'avoir subi d'autres influences que celles de Calcagni et Bissière, tant son caractère indépendant et l'expérience de la solitude dans son no man's land de l'estuaire de la Gironde lui ont fourni tout de suite un univers très personnel. Ce n'est pas pour autant qu'il ne participe pas au débat esthétique de son temps et qu'il n'influence pas d'autres artistes, tels J.-L. Motard, Lionel Villesuzanne ou Baptiste, pour n'en citer que quelques-uns qui reconnaissent en lui un des maîtres à penser de l'école bordelaise.

D'autres créateurs aquitains se rapprochent de ce courant, telle Nathalie Fréour qui se situe dans la lignée de Lagoutte. Mais Bissière, Calcagni, Gardair et Lagoutte forment un groupe d'une telle cohérence qu'ils constituent le mouvement le plus solide et le plus novateur de ces cinquante dernières années à Bordeaux. Même si, au départ, aucun de ces artistes ne le souhaitait, l'historien de l'art peut, après analyse, s'octroyer le droit d'en faire une École. Ils représentent la branche aquitaine d'un courant qui compte des créateurs aussi célèbres que Vieira da Silva, Arpad Szenes, Manessier ou Bazaine.
L'attachement à une région d'un certain nombre d'artistes ne signifie pas forcément «régionalisme». Est-ce que l'on a jamais reproché à Olivier Debré d'être le chantre de la Loire? Bissière lui-même n'est-il pas devenu un des plus grands artistes français des années 1950, alors qu'il a vécu les vingt-cinq dernières années de sa vie, éloigné de la capitale? Lorsque Gardair expose à Paris, à Milan ou à Washington, au-delà d'être un Aquitain et un Français, n'est-il tout simplement pas un artiste peintre? Ce qui est personnel devient universel à force de qualité.

Notes
1. Michel Collot, L'Horizon fabuleux.
2. Jean-Michel Maulpoix, Les Abeilles de l'invisible, éd. Champ Vallon, 1990, p. 104.
3. Sylvie Perrin, op. cit., p. 7.
Claude Lagoutte cité par Maryvonne Georget in Catalogue Claude Lagoutte de l'A.P.C.M. Royan, 1987.

Bibliographie
Abadie (Daniel) : Bissière, Suisse, éd. Ides et Calendes, Neuchâtel, 1986, 198 p.
Mata (Fausto) : Victoire-Élisabeth Calcagni, éd. Fondation Soulac-Médoc et William Blake & Co., 1989, 107 p.
Maulpoix (Jean-Michel) : "Christian Gardair", revue Cimaise n°198, janvier-février 1989.
Perrin (Sylvie) : Problématique du voyage et de la marche dans l'œuvre de Claude Lagoutte, Licence d'Arts Plastiques, I.S.IC, Université de Bordeaux III, 1986.
 

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