
Vincent Poussard
Cuisinier de la République
De l'Élysée aux fourneaux du Sud-Ouest
Joël Raffier - 304 pages - 22 €

par Gilles Brochard | Article publié en septembre 1992, dans Le Festin n°11
Écrivain, critique littéraire, Gilles Brochard, grand amateur de thé* et amoureux des hotels cultive l'image d'un dilettante éclairé et moderne. Il a séjourné dans l'étonnante Résidence des Thermes, à Dax, nouveau lieu d'accueil pour les curistes conçu par l'architecte Jean Nouvel.
[à lire également : L'Inattendu muséal selon Jean Nouvel, éd. Le Festin, 2001.]

Que faire pour réin
venter la modernité ? La question ne semble pas inutile à une époque où la création dans tous les domaines, et en particulier l'architecture, semble redessiner une nouvelle géographie de l'espace et du temps. Les hôtels ont toujours cristallisé les préoccupations esthétiques des architectes, peut-être parce qu'ils s'imprègnent fatalement des comportements, des mentalités et des aspirations de ceux qui les visitent et les habitent.
Ainsi, les villes d'eau ont ceci d'étrange que tous les établissements de bains créent une distance entre la réalité et ce que les curistes viennent y trouver. Que viennent-ils y chercher ? Une nouvelle jeunesse ? Une souffrance rédemptrice ? Une quiétude du corps et de l'esprit ? Un avant-goût du purgatoire ou du paradis ? Hôtels, thermes et casinos, au regard de ses visiteurs, ont longtemps été le tryptique indissociable de ces villégiatures immobiles. Les villes d'eau se confondent souvent dans une même perspective. On aime, on savoure leur charme pour leur mélancolie tranquille et désuète. Alors, peut-on parler seulement d'hôtel pour ces "thermes", dont le projet, si généreux, si avant-gardiste, est avant tout un projet sur un nouveau type d'accueil du thermalisme?
Ce qui frappe le curiste, à peine débarqué de son TGV (en soi, l'expression d'une hyper-modernité) à la gare de Dax, après quelques minutes de traversée de la ville ancienne, n'est-ce pas ce bâtiment audacieux, coincé entre des arcades et l'hôtel du Splendid, presque caché, comme une grenade de fraîcheur au bord de l'Adour ? Ces "Thermes" sont donc une résidence, inscrite dans une étape de rénovation du thermalisme français. On y pénètre certes surpris, dérangé. À première vue, cette modernité blanche et bleue nous expose à la lumière, à une propreté qui nous attire, nous aspire singulièrement. Il faut un peu de temps pour s'y inscrire ; on se croirait dans un décor de Jacques Tati, avec ces plantes exotiques arrosées de lumière par le bas et ces coordonnés métalliques. On pense y croiser des femmes excentriques en lunettes noires et des hommes robotisés, froids.
On y croise seulement des formes blanches à capuchon et des jeunes femmes en blouse blanche. Ni hôpital ni centrale nucléaire, on est rassuré. Un monde fermé sur lui-même qui attire l'œil perplexe. Mais il faut regarder d'un peu plus près ces connivences de lumière naturelle et de lumière artificielle, ces jeux de matière brutes, ces géometries organisées et ces lignes droites qui fusent vers une sorte d'infini. Nous sommes condamnés aux aveux : tout ici est calculé. Tout ici est le résumé d'un ordre voulu pour le bien de tous. Je lis le prospectus en pile, à l'entrée sur un comptoir : "Les Thermes préfigurent à la fois un nouvel art de vivre, et un nouveau concept de thermalisme ouvert sur l'extérieur." Certes, désormais, on se dit que plus aucun nouveau bâtiment abritant un centre de balnéothérapie ne pourra être construit en France, sans s'inspirer, ou du moins sans partir de l'accomplissement des "Thermes".
Qu'on se souvienne
que l'ancien bâtiment, suffocant de vétusté, avait enfoui dans son sous-sol sa piscine, et que les murs suintaient d'une humidité malsaine. J'ai rencontré une employée qui, ayant passé près de trente ans dans cet hôtel, construit un siècle auparavant, porte encore sur ses jambes enflées les stigmates rouges et bleus de cette humidité. Le pari de la Compagnie Thermale de Dax, fierté de la municipalité, était de sortir de ce qu'on n'hésite pas à nommer la torpeur de l'ancien hôtel, afin de redorer le blason du thermalisme, mais aussi d'offrir un espace agréable aux curistes venus passer plusieurs semaines au bord de l'Adour. Comme l'explique le chef du projet de Jean Nouvel, l'architecte Edouard Boucher, "la position urbaine de la Résidence des Thermes est stratégique : perspective depuis le centre ville, front bâti sur la rive de l'Adour, proximité de l'hôtel Splendid et du casino." Edouard Boucher emploie le verbe "dialoguer" lorsqu'il évoque les deux hôtels mis l'un au regard de l'autre. "La Résidence des Thermes, ajoute Edouard Boucher, se met en place par interférence avec le Splendid : les verticales sont affirmées par le rythme des "picots" métalliques, partiellement support d'éclairages fluos, blancs ou colorés. Sa toiture, en canisse de bois, protège le hall du soleil et s'enfle légèrement, empreinte de la verrière, en son axe. La nouvelle Résidence des Thermes s'inscrit dans la parcelle, suivant, légèrement en retrait afin de suivre les alignements de l'hôtel Splendid au nord et du passage Splendid au sud, les limites périphériques de l'ancien édifice. La trace au sol de celui-ci est conservée de par l'implantation du nouveau volume."
Partant du principe de base dicté par Edouard Boucher et Jean Nouvel ("La Compagnie Thermale de Dax soigne le corps, nous, on soigne la tête"), l'orientation des architectes, au départ, a porté sur la lumière naturelle, la transparence. D'où l'utilisation du verre (verre Imprimé et verre peint) et d'une gamme chromatique allant du bleu (bleu clair, bleu roi, bleu électrique) au noir, en passant par le blanc et le gris. Le bleu symbolise l'eau ; le blanc la lumière ; et le noir les pas. Ainsi, les carreaux de mosaïque, comme les housses et les coussins des studios, sont bleus ; les murs sont blancs ; l'asphalte du hall est, bien sûr, noir, et le linoléum est d'un bleu nuit mat.
Autrement dit, les matériaux utilisés sont tous naturels, comme par exemple le bois de redcedar des volets. "Un espace contemporain comme celui-ci, s'il fonctionne du point de vue de l'usage (pour le public et le personnel), son approche est alors plus facile d'un point de vue esthétique", confie Edouard Boucher.
Et il en a fallu de l'obstination pour défendre et faire appliquer un projet aussi avant-gardiste. Car le paradoxe est là, crucial : vouloir construire un bâtiment révolutionnaire dans son esprit et dans sa forme, au cœur de la première ville thermale de France, pour une clientèle plutôt avancée dans l'âge et a priori peu habituée à se trouver mêlée au cœur d'un édifice ultra-moderne, pour y vivre. Tout, aux "Thermes" a été bâti pour induire chez le "locataire", un comportement différent. Des exemples ?
Si la piscine ovale est placée au rez-de-chaussée dans une véritable "cathédrale de verre inondée de lumière", n'est-ce pas justement pour que le curiste n'ait pas à souffrir de la claustrophobie en sous-sol (à laquelle il était malheureusement habitué jusqu'à présent), et pour qu'il profite de toute la lumière naturelle du moment ? Si les studios, répartis sur quatre étages, donnent sur des coursives courant sur le long du bastingage, ouvert sur le hall, n'est-ce pas pour faciliter les repères lorsqu'on sort de chez soi ? La lumière est à elle seule une "signalétique", et les néons bleus éclairés en permanence dans la résidence peuvent faire penser au travail du plasticien François Morellet, ancré dans une démarche post-constructiviste. Les néons, à l'intérieur et à l'extérieur, enrichissent de façon sobre et rationnelle la portée d'un tel vaisseau fantôme. Edouard Boucher aime souligner le caractère "déambulatoire" du lieu, véritable carrefour au rez-de-chaussée où les passants curieux rencontrent les curistes en peignoir. Nous sommes dans le patio sous verre, dans cette serre minée de plantes vertes, au cœur d'une "esthétique presque pauvre", élémentaire, dans un environnement rassurant, "sécuritaire".
Plus qu'on ne pourrait le croire, les architectes ont renoué avec certains modèles architecturaux d'avant-guerre, époque où l'on construisait des hôtels somptueux, avec l'idée géniale d'un hall ouvert sur des galeries, permettant de se repérer partout, de n'importe quel point où l'on se trouvait. Ce fut le cas pour le "Regina" de Biarritz et pour l'"Hôtel du Parc" de Salies-de-Béarn, ce dernier ayant accueilli la mère de Marcel Proust le temps d'une cure.
Pas de chambres dans cette résidence mais des studios, tous conçus dans une même intention, telle une cellule avec sa rigueur et sa commodité. Le mobilier (chambre, cuisine, salle de bain) est fonctionnel : le confort est strict et l'esthétique placée sur une même ligne, selon que l'on habite tel ou tel niveau. La décoration joue sur les alternances de blanc et de bleu marine, de blanc et de gris ou de blanc et de bleu vif. Pas de lampe de chevet, pas de spot, pas d'halogène non plus, mais plutôt ces éclairages au néon qui, pour s'adonner à la lecture et à l'écriture, comme pour chercher un objet égaré à terre, ne sont peut-être pas d'une grande efficacité.
Cependant les néons se marient bien avec les pièces et les mécanismes en acier inox ou en aluminium poli, des tables et des montants extérieurs, lesquels jouent avec les persiennes en canisse (inspirées de l'architecture du sud marocain). Astuce de la double mobilite : "chaque élément s'ouvre à la française et partiellement à l'italienne, explique Edouard Boucher, les lamelles de bois horizontales sont elles-mêmes orientables manuellement, jusqu'à la fermeture totale. Les studios apparaissent en retrait. La nuit, lorsque les lumières sont allumées, chaque module scintille au travers des segments de bois". Effets de pointillisme et de contre-jour recherchés. "À l'arrière de leur protection de bois, la fermeture des studios est assurée par une façade de verre et de menuiseries en bois naturel. Cinq porte-fenêtres composent chaque panneau de façade (8 x 2,70 mètres environ) : elles se rabattent de part et d'autre, vers l'intérieur, laissant la baie totalement ouverte. La chambre entière devient alors loggia. En toiture, la cour vitrée et les ailes des studios sont protégées par une résille de bois de nature strictement identique aux façades. Les canisses avancent de deux mètres sur la totalité du périmètre, tel un auvent". Paquebot? Prison ? Monastère ? Tous les lieux clos engendrent une vie bien à eux, avec leurs codes et leurs rites.
Quand la "Résidence des Thermes" se fait silencieuse, le soir, immobile, tous feux allumés, gros paquet d'allumettes longeant les berges de l'Adour, une certaine idée de la modernité semble planer sur la ville obscure.
* Gilles Brochard a notamment publié Le Thé dans l'encrier, essai sur les écrivains et le thé, (paru en version poche aux éditions Arléa, 2008).
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