La Mouette effraie
Archive : 
Présumés Innocents

par Xavier Rosan | Article publié en janvier 2007, dans Le Festin n°60.

L’ancien directeur du capcMusée de Bordeaux mis en examen pour « diffusion pornographique » à travers l’exposition Présumés innocents (2000).

L’art fabrique et alimente au jour le jour le miroir de nos sociétés. De L’Origine du monde, de Courbet, aux images de Garry Gross ou Larry Clark, on mesure le chemin accompli en à peine plus de cent ans, qui a anéanti les distances entre la réalité et sa représentation. L’art contemporain se situe précisément là où il fut longtemps proscrit, obligeant durant des siècles les artistes à user de métaphores et de sous-entendus, là où se dissimule le cœur battant du monde, un territoire interstitiel et infini entre plaisirs et souffrances. Il y est, sans détour. Et c’est cette immédiateté-là, que l’on ne retrouve avec autant d’intensité nulle part ailleurs (si peu dans le journalisme, jamais en politique), qui en fait son prix inestimable et sa fragilité consubstantielle. Car les créateurs d’aujourd’hui s’exposent, dès lors qu’ils touchent aux terminaisons nerveuses qui régissent les codes moraux et sociaux, à la réaction épidermique des gardiens du temple dont la sauvegarde des valeurs du système constitue l’appétissant fonds de commerce. Il est en effet plus commode de combattre l’image que le fait, de bâillonner le témoin que de supporter la vérité. « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! »

De fait, à Bordeaux, la triste tartufferie humaine continue.
Henry-Claude Cousseau, directeur du capcMusée d’art contemporain et des musées de la ville entre 1996 et 2000, vient d’être mis en examen par le parquet local au sujet de l’exposition Présumés innocents1, pour « diffusion de message violent, pornographique ou contraire à la dignité, accessible à un mineur ». Cette décision fait suite à une plainte déposée en 2000 par La Mouette, association lot-et-garonnaise qui s’illustre dans la protection des droits de l’enfant. À l’heure où nous publions, les deux commissaires d’exposition, Marie-Laure Bernadac, alors directrice adjointe du musée, et Stéphanie Moidon-Tremblay, n’ont pas encore été entendues par les juges mais risquent, ainsi que plusieurs plasticiens, d’être logées à la même enseigne. Il est au demeurant reproché aux organisateurs de l’exposition d’avoir laissé à la disposition du tout venant des œuvres divulguant une image dégradante de l’enfant ou susceptibles de choquer des visiteurs non avertis, spécialement les plus jeunes. La défense pourra sans peine démontrer que des avertissements étaient clairement affichés à l’entrée des salles où les œuvres les plus difficiles étaient visibles, et qu’aucun des enseignants qui ont encadré les visites de scolaires n’a contesté l’accompagnement pédagogique du musée. Il pourra également être mis au crédit des supposés contrevenants que « les faits » – quels faits ? le philosophe Ruwen Ogien, rappelait justement dans une tribune du Monde, le 25 novembre dernier, l’incongruité de ce « crime sans victime » – sont vieux de six ans et que les artistes incriminés, internationalement reconnus, continuent de travailler et d’exposer impunément de par le vaste monde.
Est en réalité menacée, à travers cette inculpation, la liberté de l’artiste à rendre compte de ce qu’il voit et ressent. Nul n’imaginait il y a quelques années, lorsque la plainte fut déposée, que l’affaire prendrait de telles proportions, tant il semblait que le mouvement des idées avait un peu progressé, malgré les sporadiques cris d’orfraies des milieux traditionalistes. Or, sur ce terrain-là, rien n’est jamais acquis, l’obscurantisme ne dort que d’un œil et se niche derrière les meilleures intentions. De fait, La Mouette se trompe de cible en soupçonnant l’art contemporain de véhiculer un message tendancieux, car l’art n’a tout simplement pas de message à diffuser. L’art contemporain est ce que la société est : son existence nous met au défi de reconnaître qui nous sommes collectivement. Il y a belle lurette que la marchandisation de l’enfance ne se terre plus dans l’arrière-salle d’un musée de province, mais s’expose au grand jour sur les écrans de télévision ou dans la rue. À ce titre, il faut que les autoproclamés défenseurs de l’enfance en péril aillent voir le film (tout public) de Jonathan Dayton et Valérie Faris, Little Miss Sunshine et son pathétique défilé de petites Miss immondes, puisqu’il semble qu’ils aient raté un épisode. Et qu’ils s’interrogent sur l’opportunité de promouvoir, sur le site même de La Mouette, « Ma vie en bleu, le nouvel album d’Angélique Marjory [sic], la jeune Lot-et-Garonnaise de 14 ans, Ministar 2006 de la chanson », photo de l’innocente impétrante à l’appui2. Cachez ce sein…
Bref, quand la confusion règne, l’art s’avère une proie facile pour le vautour déguisé en mouette. Si facile, si conforme à l’insidieux air du temps, que fort rares sont les politiques, à l’exception des deux derniers ministres de la culture en date, Donnedieu de Vabres et Aillagon (« un recul effrayant des libertés », proclame-t-il), à s’être fait entendre sur le sujet. Un acteur, Philippe Noiret, déclarait à propos de la contestation qui accueillit la sortie de La Grande Bouffe de Marco Ferreri, en 1973 : « Nous tendions un miroir aux gens et ils n’ont pas aimé se voir dedans. C’est révélateur d’une grande connerie. »

 


Notes
1. Présumés innocents. L’art contemporain et l’enfance, du 8 juin au 1er octobre 2000. Catalogue édité par le capcMusée d’art contemporain de Bordeaux.
2. www.la-mouette.org

Partagez cette page