
Vincent Poussard
Cuisinier de la République
De l'Élysée aux fourneaux du Sud-Ouest
Joël Raffier - 304 pages - 22 €

Où ?
par Stéphane Thouin | Article publié en septembre 2004, dans le hors-série de la revue Le Festin : "L’Aquitaine monumentale"
Des créatures sculptées dans la pierre à un programme iconographique haut en couleurs, la cathédrale agenaise a fait l’objet d’une restitution minutieuse qui touche à sa fin. La créativité exaltée du 19e siècle se parcourt désormais dans toute son ampleur.
Simple collégiale, l’église Saint-Caprais est devenue la cathédrale du diocèse d’Agen après l’abandon à la Révolution de l’ancienne cathédrale Saint-Étienne (aujourd’hui disparue). Bénéficiant de son nouveau statut, l’édifice fit l’objet d’importantes transformations et restaurations au cours de la première moitié du 19e siècle, la totalité de la décoration intérieure de la cathédrale étant confiée au peintre toulousain Jean-Louis Bézard. Par la suite, l’édifice ne connaîtra plus que des aménagements mineurs. À partir de 1998, l’État, propriétaire du bâtiment, engagea une campagne de travaux de restauration sans précédent : à la réfection de l’électricité et de l’éclairage, en 1999, succéda celle des toitures et des façades du chevet, de 2001 à 2003, puis de l’intérieur de l’édifice (2002-2004). Le chantier de Saint-Caprais se présente ainsi comme un cas exceptionnel de restauration d’un ensemble décoratif datant du 19e siècle, puisqu’il recouvre l’intégralité des parements intérieurs de la cathédrale.
Les origines de la collégiale Saint-Caprais
La première église Saint-Caprais occupa le site d’une nécropole païenne, christianisée ensuite. Le nouvel édifice, dont la construction débuta dans les premières décennies du 12e siècle, comportait un vaste chevet en hémicycle à trois absides rayonnantes, un transept court et une nef de deux travées. Les travaux, menés d’est en ouest, s’achevèrent au début du 16e siècle (l’une des clefs de voûte de la nef porte le millésime de 1508). La croisée était cantonnée de quatre grosses piles carrées destinées à porter une coupole sur pendentif1. Ce type de voûtement, inauguré à Saint-Étienne de Périgueux, fut également utilisé à Souillac, Cahors et, plus près, à Saint-Maurin et à Lectoure. À Agen, la coupole qui devait surmonter la croisée ne fut sans doute jamais réalisée car la lenteur des travaux entraîna un changement de parti en cours de chantier. Cependant, le projet initial explique la présence d’un chœur sans déambulatoire et d’une abside de très grande dimension (14 m de portée), voûtée en cul-de-four, dispositions destinées à accompagner une nef à files de coupoles. Le voûtement original du cul-de-four, renforcé par des nervures rayonnantes, n’a sans doute été réalisé qu’à la fin du 12e siècle.
On ignore la date à laquelle l’installation d’un collège de chanoines conféra à cette église le titre de collégiale. Ces chanoines vivaient dans un "monastorium" qui comportait, outre les locaux d’habitation et les annexes, un cloître et une salle capitulaire, qui seule subsiste aujourd’hui.
Les transformations du 19e siècle
L’ancienne cathédrale Saint-Étienne, dont le plan est bien connu, occupait l’emplacement de l’actuel marché couvert. Il s’agissait d’un édifice de la fin du Moyen Âge dont le chœur, très développé, correspondait au modèle septentrional avec déambulatoire et chapelles rayonnantes. Cet édifice était en travaux de réfection lorsque survint la Révolution, ce qui expliquait l’état de semi-ruine dans lequel on le retrouva dans les premières années du 19e siècle. En 1804, il fut décidé de transférer provisoirement le siège épiscopal dans l’église Saint-Caprais qui, bien que délabrée, possédait encore une toiture. Plusieurs dessins et gravures nous montrent l’état de l’église à cette époque. Un clocher tronqué, couvert en ardoise, occupait un angle du bras sud du transept. Seule la nef possédait une toiture à forte pente, alors que des grands pans en tuile canal recouvraient la totalité du transept. Les absidioles, très lézardées, avaient été surélevées et avaient reçu des toitures à pans ou en appentis. Un bâtiment à usage de sacristie occupait le flan sud de la nef.
Dès les années 1827, l’architecte diocésain Georges Bourière étudia l’édifice et proposa des campagnes de restauration. L’administration centrale, hésitant entre la remise en état de l’ancienne cathédrale et les investissements nécessaires pour restaurer l’église Saint-Caprais, décida finalement en 1830 de démolir les vestiges de Saint-Étienne, accélérant les projets sur Saint-Caprais qui furent mis à exécution à partir de 1835.
Bourière se préoccupa des poussées de l’énorme voûte de l’abside qui avaient provoqué d’importantes lézardes sur les maçonneries du chevet2. L’architecte céda à la tentation d’utiliser un matériau moderne, le zinc, pour les couvertures du chevet, ce qui lui permit d’obtenir des pentes très faibles. Le mur bahut de l’abside fut légèrement surélevé et pourvu d’une corniche et de modillons en terre cuite provenant des ateliers Virebent, de Toulouse. Cette corniche fut remplacée assez vite, en 1891, par une corniche et des modillons en pierre dus aux sculpteurs Etrigos et Fumadelles. Bourière esquissa de nombreux projets pour doter Saint-Caprais d’un clocher digne de son rang de cathédrale nouvellement acquis. Plusieurs styles furent essayés, du néo-gothique au néo-roman. Le projet définitif, avec son inversion des styles sur les deux derniers niveaux, valut à l’architecte les sarcasmes de Mérimée. Bourière modifia également les combles du transept en prolongeant le toit à forte pente de la nef et en créant trois grands murs-pignons en pierre. En 1845, le gros œuvre était achevé et les travaux de décoration intérieure pouvaient commencer.
Le grand décor peint
Originaire de Toulouse, Jean-Louis Bézard se vit confier la décoration de la cathédrale dans sa totalité, fait assez rare, voire unique, qui place ce décor parmi les plus importants en France pour le 19e siècle. L’artiste était entré à l’École des Beaux-Arts de Paris en 18193. Après une série d’échecs, il devint lauréat du Prix de Rome en 1829, à trente ans. À Rome, il côtoya Horace Vernet, Hippolyte Flandrin ou encore l’architecte Victor Baltard. Proche du courant romantique, il s’intéressa également aux arts décoratifs. Ses principales influences étaient Raphaël, Bellini, Poussin, mais aussi Ingres et Flandrin parmi les modernes. Après s’être essayé à la peinture de chevalet, Bézard se spécialisa dans les grands décors peints à l’huile ou à la cire. Il participa à plusieurs chantiers parisiens et, en 1845, se vit confier la décoration de la chapelle de l’hospice Saint-Jacques, à Agen, pour laquelle il réalisa également les cartons des vitraux. Ces décors ont disparu lors de la transformation de l’hospice en Hôtel du Département, mais nous sont connus par les photographies prises avant les démolitions. C’est à la même époque que Bézard commença le décor de la cathédrale d’Agen par la chapelle de la Vierge, chantier qu’il poursuivit, avec des interruptions, jusqu’en 1869. Le programme iconographique fut imposé au peintre par le Clergé, qui était commanditaire, non sans débats entre Bézard et l’abbé Deyche, le curé de la cathédrale. Pour le grand cul-de-four, le choix se porta sur le martyr des saints agenais. Le reste de l’iconographie est complexe, mariant tout à la fois iconographie locale et iconographie mariale, avec de grandes figures de la Bible, mêlant Ancien et Nouveau Testaments. Les modèles décoratifs (en particulier les médaillons des arcs de la croisée) ont été puisés dans le décor des églises siciliennes de Palerme et de Monréale. Les grands cycles décoratifs des bras du transept et de la nef sont également dus à Bézard, aidé pour leur réalisation par un peintre local, nommé Tartas.
Les restaurations
Au moment de l’intervention sur la corniche de l’abside en 1891, les couvertures en zinc de Bourière furent remplacées par des couvertures en tuiles modernes. Ces couvertures, composées de nombreux modules différents, étaient devenues difficiles à entretenir. Lors de la restauration du chevet, entre 2001 et 2003, elles ont été refaites en tuile canal, adoptant un mode de toiture à pans séparés par des arêtiers. Les parements en pierre du chevet étaient encrassés et rongés par la pollution urbaine. Pour remplacer les éléments les plus altérés, trois pierres d’origines différentes ont été utilisées afin de respecter le panachage existant dans la construction : celles de Moirax et de Puymirol, dans le Lot-et-Garonne, et celle d’Ordan-Larroque, dans le Gers. Le nettoyage de la pierre a été effectué par projection à faible pression de poudre d’alumine, dans une brumisation d’eau. Les modillons anciens ont été pré-consolidés et nettoyés par compresses et micro-grommage. Ce travail a permis de confirmer l’authenticité d’un grand nombre de modillons et de chapiteaux des absidioles et de découvrir le niveau de qualité de la sculpture du 19e siècle.
La restauration des intérieurs concerne avant tout le grand décor peint de Bézard, mais aussi les vitraux et le mobilier de la cathédrale. Dans les années 1960, les fresques du 19e siècle étaient dénigrées et l’on parla même de décaper l’abside et le cul-de-four pour retrouver la pierre. Ce projet ne vit heureusement pas le jour mais, à la même époque, une peinture grise fut appliquée consciencieusement sur l’ensemble des éléments décoratifs de la nef et une partie de ceux du transept. La principale difficulté technique du chantier fut d’enlever cette peinture moderne, tout en conservant les grandes lignes du décor sous-jacent, réalisé dans ces parties non-figuratives avec des peintures à base de chaux. Les dégagements ont été effectués essentiellement de façon mécanique, avec un scalpel. Dans les parties les plus usées, le décor a pu être restitué grâce aux vues photographiques antérieures à l’application de la peinture grise. Dans le chœur et sur les grands arcs de la croisée, le décor historié peint à l’huile, s’il n’avait pas été recouvert, supportait en revanche une couche de crasse accumulée depuis plus de 150 ans. La peinture, solide et bien fixée à son support, a pu être nettoyée par simple gommage. Sur le cul-de-four, les importantes lézardes qui avaient réapparu depuis les travaux de Bourière ont dû être remaillées et injectées. Les usures et les lacunes dues aux infiltrations ou aux fissures ont été retouchées à l’aquarelle. La magnifique collection de chapiteaux romans que comporte la cathédrale a été redécouverte et répertoriée à l’occasion du chantier.
Le décor peint, dégagé et restauré, fait renaître dans la cathédrale une ambiance colorée très riche qui met en évidence les talents de décorateur de l’artiste qui l’a conçu. Mais au-delà, c’est le projet décoratif du 19° siècle dans son ensemble, avec les vitraux et le mobilier, que l’on redécouvre et dont on peut apprécier la créativité, mais aussi la qualité d’insertion dans l’édifice médiéval. Selon une hiérarchisation des espaces retrouvée, les regards se portent vers les grandes figures des saints agenais qui témoignent de la pensée religieuse du 19e siècle.
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